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02 April Une nouvelle religion dans la paroisse !C’était vers la fin de l’après-midi, un mercredi du mois de mars. Je rentrais chez moi paisiblement, observant les paysages métamorphiques du printemps. J’étais au cœur de la paroisse Notre-Dame du Foyer. Entre les boulevards Viau et de l’Assomption, ce segment de la rue de Bellechasse est particulier, car malgré sa proximité urbaine avec des quartiers fort populeux de Montréal, on jurerait se promener au beau milieu d’un village calme et verdoyant. En tout cas, on trouve dans cette paroisse certaines caractéristiques fondamentales et patrimoniales qui constituent les villages québécois. En effet, au centre de celle-ci est érigée l’église Notre-Dame du Foyer (1944) aux côtés de laquelle gravitent l’école du même nom, feu la caisse populaire Desjardins du même nom (1945-2007), qui a été malheureusement « relocalisée », ainsi que le dépanneur Astor, qui fait figure de « magasin général » tout en gardant l’esprit urbain par le simple fait qu’il est tenu bien entendu par un « Chinois » fort sympathique. Dans ce « havre de verdure » où vivent près de 3900 familles, on compte également la cité-jardin, le club de golf du village Olympique, l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et, un peu plus au sud-ouest, le parc Maisonneuve ainsi que le Jardin botanique. Appelé parfois le « Nouveau Rosemont », ce quartier résidentiel est doux et propice aux rêveries de promeneur solitaire. Or, c’était un mercredi de printemps dans notre paroisse. Et je rentrais chez moi, le cœur léger. Fort amusé, je remarquai la présence de jeunes qui s’étaient attroupés devant le parvis de l’église, sur la grande allée de béton. Ils y avaient installé un filet de hockey. Quelques jeunes filles assises sur les marches admiraient les garçons qui tentaient de les impressionner avec leur bâton de hockey. À tour de rôle, ils frappaient de toute leur force la pauvre petite balle de tennis qui atteignait le fond du filet. Exécution et jeu d’habileté; comment ne pas remarquer dans cette exhibition du talent sportif et compétitif, le jeu de la séduction? J’en étais fort amusé, dis-je, car je n’ai pas l’occasion de voir aussi souvent des jeunes dehors dans mon quartier. « Où sont-ils ? » Malgré les faits statistiques de leur présence démographique, les ruelles et les cours d’école (après les heures de classe) ne sont occupées que par des chats et des feuilles d’érable mortes. Il est plutôt rare de voir des manifestations de cette espèce à l’extérieur et en groupe. Cet attroupement m’émerveillait. M’émeut. En ce mercredi de mi-mars, comment ne pas remarquer, du même souffle, que l’équinoxe vernal est arrivé aux portes de notre paroisse ? Que la résurrection printanière, résultant de la fonte des neiges, fait monter la sève du désir, ce sirop laurentien ? Comment ne pas humer dans l’air bourgeonnant qu’à quelques jours d’ici, la fièvre des séries éliminatoires aura gagné une grande partie de la population de la métropole ? Devant le chandail des Canadiens de Montréal que porte le plus grand de ces jeunes attroupés, comment ne pas réprimer son désir d’aller chercher son propre bâton de hockey et de se joindre à eux, d’entrer dans le feu de l’action, la bousculade, la victoire collective ! La partie battait son plein. Tout ce petit jeu se déroulait sous le regard de marbre de la Notre-Dame qui tient l’enfant Jésus depuis 1944 sur la façade de l’église. La scène était envoûtante. On ne voyait plus que ces jeunes. On oubliait qu’à une certaine époque entrer dans une église c’était, par transsubstantiation, entrer dans le corps du Christ, entrer en communion. Ces jours-ci dans le paysage littéraire et populaire québécois, on parle du hockey comme nouvelle religion des Québécois. J’en étais sceptique. Mais devant le parvis de l’église Notre-Dame-du-Foyer, j’en suis devenu convaincu. En tout cas, je reconnais que l’église catholique au Québec fait preuve d’une grande tolérance vis-à-vis de ces nouvelles cohésions sociales –ces liens reliant– émergeantes. Cette nouvelle église du hockey s’installe maintenant aux portes des nos églises, sans aucun problème d'accomodements. J’ose imaginer la tête que ferait monsieur le curé s’il voyait ces adeptes du hockey jouant les Mario Lemieux au pas de sa sainte institution. Se permettrait-il de les chasser ? Certainement pas. Il rentrerait penaud dans son presbytère et essaierait de comprendre pourquoi Jésus laissait venir à lui ces enfants enjoués ! À SUIVRE... 14 December Gare de Saint-Lambert. Ceux qui gèlentÀ six kilomètres de la gare Centrale de Montréal, se trouve la modeste gare de Saint-Lambert. Là, c’est entre autres le premier (ou avant-dernier) point d’arrêt pour les trains de la compagnie VIA Rail. Là, passent le Amtrak, le AMT et le CN (trains de marchandises). Comme on peut lire sur Wikipedia (au sujet de la ville de «Saint-Lambert») : « Le pont Victoria étant le plus vieux pont reliant Montréal à la Rive-Sud, et donc seul lien ferroviaire entre la métropole québécoise et la ville de New-York, Saint-Lambert a été un lieu de passage de marchandises pendant très longtemps…» Et l’est toujours.
Modeste gare, dis-je. On ne voit plus le chef de gare sortir de son bureau pour tendre la perche des ordres à l’ingénieur, et la tour de contrôle n’a plus d’utilité. Cependant on y trouve encore une billetterie, un agent VIA Rail, des toilettes, des téléphones publics, une distributrice à boissons gazeuses et café et une salle d’attente où l’on ne peut pas faire les cent pas. Trop étroite ! Non, il n’y a pas de salle de pas perdus à Saint-Lambert. J’ai fait moi-même l’exercice comptable, mais malheureusement je ne vous dévoilerai pas le nombre modeste de pas que l’on peut perdre !
À la gare de Saint-Lambert, ceux qui s’engouffrent, ceux qui bougent, ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui attendent n’ont pas les mêmes possibilités que les «Ceux» de la luxueuse gare Centrale de la métropole. Ici, en hiver, on gèle pour un train comme en témoignent les quelques photos.
Selon la typologie VIA Rail, la gare de Saint-Lambert est une «gare avec personnel». En effet, on y trouve une sympathique agente. Appelons-la Gisèle. Quand on entre dans la salle de gare, on salue Gisèle ainsi que nos compagnons voyageurs. On ne se fond pas dans l’anonymat psychosocial.
Modeste gare, dis-je. Cela explique en partie pourquoi un flâneur de gare ne peut photographier à sa guise ceux qui attendent. Là, dans cette salle, on est voyageur ou on ne l’est pas. Et lorsqu’on flâne, il vaut peut-être mieux s’annoncer à Gisèle. Ou du moins laisser paraître son «inoffensivité». Si vous y allez, Gisèle ne s’en offusquera pas. Elle est habituée de voir des Train Spotters. Un flâneur de gare, c’est un peu la même chose pour elle.
Lorsque j’y suis allé, un vendredi après-midi, Gisèle enfilait son manteau VIA Rail et mettait son casque de poil sur la tête. Elle s’apprêtait à sortir sur le quai. Cela signifiait que le train numéro 22 (Montréal-Québec) était sur le point d'arriver en gare. Elle me l’a confirmé aussitôt. Tout en poussant le porte-bagage sur le quai, elle m’informa que le 622 ne passe que le samedi !
Les feux de circulations indiquaient l’arrivée imminente du train. Puis la vingtaine de «Ceux qui attendent en dedans au chaud» est sorti sur le quai. Gisèle les a avisés que le train roulerait sur la deuxième voie ferrée (côté Est). Il fallait donc enjamber la première «track». Elle prit soin d’ajouter que le wagon de la première classe serait près de la locomotive et que les wagons 4 et 5 seraient à la queue du train.
Lorsqu’un train arrête en gare quelques minutes pour ensuite repartir, la concentration des voyageurs se focalise sur un seul objet-obstacle : trouver son wagon respectif, vérifier son billet, se dépêcher de monter à bord. Ce qui peut être plus ou moins épuisant selon les types de personnalité. On sait que le train n’arrête que quelques minutes : il ne faut pas manquer le bateau !
Énervement, empressement. Lorsque les voyageurs se concentrent à chercher un wagon, c’est le moment idéal (pour un flâneur de gare) de prendre ici et là quelques clichés à leur insu; la méfiance vis-à-vis du flâneur s’en trouve momentanément relâchée.
Énervement, empressement. Bien vite, je me prends moi-même au jeu du départ. Je laisse de côté mes flâneries et aide un voyageur énervé à trouver son wagon. J’interroge la jolie hôtesse blonde de VIA Rail (en première classe) qui me désigne le wagon recherché. J’aide ensuite le monsieur à le trouver.
Le quai n’étant pas déneigé, les voyageurs doivent marcher dans une neige épaisse. La première voie ferrée qu’il faut traverser est un obstacle pour une voyageuse en fauteuil roulant. Heureusement qu’un membre de la famille lui apporte un peu d’aide.
Lorsque tout le monde est monté à bord, Gisèle a placé un par un les bagages dans le wagon à cet effet.
« All aboard ! » Le train est parti pour Québec, arrêtant en chemin à Saint-Hyacinthe, Drummondville, Charny et Sainte-Foy.
Quelques minutes après, un long train de marchandise du CN passait sur la même voie.
—C’est impressionnant de voir tous ces voyageurs monter à bord du train !
—Surtout l’hiver, a ajouté Gisèle qui rentrait dans une gare vide. 16 August Sur les traces d'Orhan Pamuk
Un jour j’ai rêvé d’écrire un livre qui allait changer le cours de ma vie. Ce livre, je le méditais depuis quelques années. Ce livre, si je l’avais écrit, se serait inspiré d’un archétype de la littérature : la résurgence du mythe d’Orphée me plaisait bien ! Le scénario aurait été le suivant : un homme cherche dans l’enfer d’une ville contemporaine sa femme qui vient de le quitter. L’homme fouille partout dans les différents endroits de la ville où pourrait se trouver sa femme. Tous les bas-fonds de la ville y passent. Chaque lieu investigué devient une étape de plus pour l’homme, une nouvelle recherche : la quête d’un soi perdu, d’une mémoire oubliée, du sens perdu. Chaque étape, dis-je, est un rite d’initiation. Et la quête aurait abouti soit sur une noyade symbolique, styxienne, ou encore sur une vie nouvelle. Tel était le scénario que j’aurai aimé écrire étant jeune. Mais il se passa quelque chose d'encore plus étrange. En effet, un jour alors que je préparais un voyage en Turquie, je mis la main sur un roman d’un des auteurs les plus prolifiques de ce pays, question de tâter l’âme et le pouls littéraire d’un monde qui m’était totalement étranger. L'intrigue de ce roman ressemblait étrangement au livre que je rêvais d’écrire. Le roman que je rêvais d’écrire existait déjà ! Dès la lecture de la quatrième de couverture, j’ai su que le sujet du roman me plairait. Pendant une semaine, jour et nuit dans Istanbul, un jeune avocat, Galip, part à la recherche de sa femme Ruya, qu'il aime depuis l'enfance, et qui lui a laissé une lettre mystérieuse : est-ce un jeu ? un adieu ? Dans le fol espoir de la retrouver, il fouille ses souvenirs et le passé militant de Ruya. Il lit et relit les écrits de Djélâl, le demi-frère de sa femme - un homme secret qu'il admire. Mais lui aussi semble avoir disparu. À la recherche des deux êtres qu'il aime, Galip est en même temps en quête de sa propre identité et, bientôt, de celle d'Istanbul, présentée ici sous un aspect singulier : toujours enneigée, boueuse et ambiguë, insaisissable. Peu à peu, j'ai découvert Orhan Pamuk, son Livre noir. J'ai commencé ma lecture à Montréal puis l'ai terminée sur la route, entre Istanbul et Konya. Un livre que je dévorais tous les jours, page après page, avec cette grande avidité, assis sur des bancs d’autobus qui s'avancent sur les chemins d’Anatolie. Non seulement ce livre ressemblait à celui que je rêvais d’écrire mais, je dois l’avouer un peu gêné, je le trouvais, au fur et à mesure de ma lecture, encore plus surprenant que tout ce que j’aurais bien pu imaginer ou entreprendre d’écrire. Je rêvais également qu’un tel écrivain se profile aussi chez nous… Mais, que faire lorsque le livre que l’on rêve d’écrire est déjà écrit ? On peut le réécrire. Mieux encore, on peut le recopier mot à mot. Le traduire. Moi, j’ai choisi de le commenter, d’en faire l’objet d’un essai, d’un mémoire de maîtrise. Je me suis inscrit à la maîtrise en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal, profil recherche et théorie. J’ai choisi la professeure Rachel Bouvet parce qu’elle était la seule à exploiter à la fois les champs de recherche de l’orientalisme, la traduction, l’exotisme et la lecture. J’espérais qu’en écrivant un tel essai, je pourrais apporter un peu du mien à ce Livre noir. Ce n’était pas une aspiration à une carrière académique qui me poussait à poursuivre mes études supérieures, c’était tout simplement la passion et le plaisir de lecture que m’avait procuré l’œuvre de Pamuk. C’est ainsi qu'a commencé mon aventure littéraire. Chaque jour, je m’enfonçais un peu plus profondément dans les pages du Livre noir que je tournais assidûment. Chaque page de mon exemplaire était barbouillée de notes, renvoyant parfois à d’autres pages du roman. Je me prenais au jeu de la lecture, à sa dimension ludique. Tout comme le protagoniste, je cherchais dans ce livre des indices, un sens plus profond ou même caché. Je cherchais aussi à en élargir ma compréhension, son monde de référence, ses scénarios intertextuels. Je cherchais. J’oubliais parfois ce que je cherchais, puis quelques mois plus tard je le retrouvais, ici et là, au hasard des pages. Bien sûr, avant de me lancer dans cette longue recherche et dans le monde académique, j’avais lu tous les autres livres d’Orhan Pamuk que la traduction française chez Gallimard pouvait m’offrir. L’envie d’en lire davantage me prenait. Il m’est même arrivé un jour de racheter un deuxième exemplaire du Livre noir, croyant naïvement que j’y trouverais une nouvelle histoire ou une nouvelle signification. Puis j’en ai racheté un troisième, que j'ai donné à d’autres lecteurs curieux. Il m’est arrivé aussi d’être tellement impatient de lire un nouveau roman de Pamuk, qui était attendu mais que la traduction française tardait à faire paraître, de me le procurer en traduction anglaise ; les traductions anglaises sortaient toujours quelques mois avant les traductions françaises. Dans la langue de Shakespeare, j'ai lu ainsi My name is Red, Snow, Istanbul et Other Colors. Et lorsque Gallimard finissait par le publier, je me le procurais et le lisais en français. Lorsque j'étais à la maîtrise, j'ai eu la chance de rencontrer un étudiant turc Ismail Cem Unveren. Ce dernier a bien voulu m’aider à améliorer ma compréhension des référents culturels spécifiques de la Turquie et de la langue turque. Ensembles, nous nous sommes plongés dans le livre original : Kara Kitap. Pamuk, mon cher Pamuk, combien d’heures de lecture ai-je passées sur ton Livre noir sans jamais en perdre patience ou espoir ? Combien de relectures ai-je effectuées ?!... Je ne les compte plus ! Si j’ai lu Le livre noir dans son intégralité, dans sa linéarité, je me suis aussi permis d’effectuer tantôt une lecture des chapitres pairs, c’est-à-dire des chroniques du personnage Celâl Salik, tantôt une lecture des chapitres impairs où se déploie l’action romanesque. Je me suis permis toutes les lectures possibles. J’y ai même fait des lectures sur-interprétatives au point d’y voir un texte fantôme, c’est-à-dire un texte de doublure, un scénario inférentiel erroné, qui n’est pas dans le texte, mais dont le lecteur est hanté par sa présence. Dans Le livre noir par exemple, la question du meurtre irrésolu et tous les scénarios intertextuels mis en abyme invitaient presque le lecteur a créé lui-même un texte fantôme. En effet, je pouvais presque voir cet assassin, lui mettre un visage. Lire les lettres sur son visage… Ouf ! Je me réveillais parfois au chevet d’un autre roman, d’une hagiographie soufie ou encore d’une étude orientaliste de textes houroufistes. Et je continuais encore de lire. J’essayais de garder à l’esprit cette Istanbul dont j’avais eu la chance de fouler le sol en février 2001. Je me remémorais ses ruelles dont parle Pamuk, ses taxis collectifs, ses foules qui attendent des bus qui ne passeront jamais, ses kiosques de journaux, ses ferries qui fument et leurs sirènes, ses pêcheurs du pont Galata. Lisant, je gardais à l’esprit ces quartiers istanbuliotes que Le livre noir évoque sans cesse. Combien d’heures de lecture ai-je passées à échafauder des hypothèses de lecture, m’appuyant sur divers postulats théoriques sur la lecture, Iser et Eco en tête qui postulent la lecture comme fonction textuelle du roman ; postulat théorique que j’aurais pu enrichir si j’avais su que, dans son essai Other colors, Pamuk publierait le texte quelques années plus tard « The Implicited Author », inspiré de la notion de « lecteur implicite » de Wolfgang Iser. Quand j'ai compris qu'il pouvait exister un lecteur idéal, ou modèle, caché dans chaque livre, un lecteur qui, mieux que quiconque, pouvait comprendre dans toute sa totalité tous les référents possibles, bien au-delà encore, j'en suis devenu inquiet. Où donc pouvaient se cacher ces lecteurs idéaux et comment s'étaient-ils introduits dans mon appartement ? Chaque fois que j'ouvrais un livre, je commençais à sentir la présence d'un oeil de lecteur qui m'observe et qui comprend tout ce que, chaque jour, je m'efforce de comprendre. Et qui pouvait bien être le lecteur idéal du Livre noir ? J'ai songé quelque fois à installer un système de sécurité, mais ma directrice de mémoire, m'a persuadé du contraire, me rappelant qu'il ne s'agissait en fait que d'un postulat théorique... Combien d’heures de lecture, dis-je, ai-je passées à lire Le livre noir comme s’il s’agissait d’un roman policier, mais dont les règles étaient implicitement écrites, ici et là, dans le texte. Combien d’heures ai-je passées à consulter des cartes de la ville d’Istanbul afin de vérifier la cohérence romanesque des déplacements du personnage Galip. Combien d’heures ainsi ai-je passées à me promener du livre à la carte, de la carte au livre. Ce qui a considérablement ralenti ma lecture. J’étais devenu un lecteur fou, hypnotisé, somnambule ou passionné. Je ne crois pas que j’étais un malade mental, simplement un lecteur fidèle. La frontière n’est cependant jamais très éloignée l’un de l’autre. Mais de ce plaisir de lecture, il y avait toujours l’image de ce personnage lecteur du Livre noir auquel je m’identifiais énormément : Galip, lisant et relisant les chroniques de Celâl Salik. Je lisais Pamuk un peu comme le fait Galip envers Cêlal Salik ; Galip, cet amoureux qui recherche sa bien-aimée disparue, qui déambule partout sur la rive européenne d'Istanbul à la recherche d’indices, de quelque chose, d’un je-ne-sais-quoi, et qui lit et relit sans cesse les chroniques en essayant d'y percer des sens secrets. Et c’est cette figure de lecture que j'ai développée tout au long de mon mémoire. J’étais absorbé par ce livre et tous les autres livres que je lisais pour produire ce mémoire. C’est ainsi que j'ai découvert les textes de Fazallah Esterabadi, Mevlâna Rumi, Shams-i Tebrezi, Attar, Ibn Arabi. Certain soir, lorsque j’étais saturé de lecture ou d’écriture, j’aimais bien me promener en solitaire dans les rues et ruelles de Montréal. Mais je restais préoccupé par le sujet. Si bien que je m’imaginais déambuler en compagnie d'Orhan Pamuk. Je lui montrais alors tous ces visages, tous ces cours, tous ces labyrinthes, toute cette mémoire canadienne française. Pamuk pouvait-il s’en intéresser ? J’en doute. Et dans un dialogue imaginaire entre cet écrivain turc et moi, nous élaborions d’autres intrigues, d’autres scénarios. Je devine que si j’avais eu vraiment la chance de parler avec ce prix Nobel de littérature, je n’aurais pas su quoi lui dire, quoi lui demander. Un peu comme ce vieil homme dans le sud de la France qui m’avait raconté un jour, qu’il avait rencontré Louis-Ferdinand Céline, son écrivain préféré. Lorsqu’il lui avait serré la main et qu’il avait tenté d’engager la conversation, il avait à peine réussi à souffler un : « C’est ça ! » J'imagine que j'en aurais fait autant vis-à-vis de Pamuk. De la même façon : que pouvais-je bien demander à ce cinéaste turc qui était venu présenter son film au Festival des films du monde de Montréal (FFM) en 2003. Ce pauvre réalisateur, Ömer Kavur, qui est décédé quelques mois après son passage à Montréal, avait travaillé dix ans plus tôt avec Orhan Pamuk qui avait coscénarisé le film Gizli Yüz (le visage secret). Ce film qui a gagné les grands honneurs du FFM en 1991, s'inspirait d'une histoire du Livre noir. Oui, que pouvais-je demander à ce vieil homme ? « Auriez-vous, monsieur Kavur, l’amabilité de nous parler de votre travail avec monsieur Orhan Pamuk ? » Cet entretien, je l’avais totalement improvisé au bas de la tour du Complexe Desjardins. Je l’avais péniblement enregistré sur le vieux dictaphone de mon ami Andrew, qui a rendu l’âme quelque minute avant que je transcrive notre échange. Défaillance de la puce électronique ! Pamuk, mon cher, Pamuk ! ton Livre noir imprimait sur mon visage toutes sortes d’histoires. Quand je t’ai lu pour la première fois, je n’avais que 22 ans. C’était à la fin du mois de novembre 2000. À cette époque, étaient traduits en français : La maison du silence, Le château blanc et La vie nouvelle. Ces livres, je les ai lus dans les mois suivants. Puis, quelques années plus tard, ont paru les traductions Neige et Istanbul, après le décès de Münevver Andaç la traductrice des quatre premières traductions françaises. À cette époque, Pamuk, tu connaissais déjà un certain succès international. Consécration : prix de la Découverte Européenne (1991) et prix France Culture (1995). Au département d’études littéraires, personne ne te connaissait encore. Dans le répertoire Modern Language Association, on y dénombrait seulement 15 articles à ton sujet. Il existait un essai en turc et une thèse de doctorat, écrite en anglais par une Turque. Dans ton pays, tu étais connu comme un écrivain de la « civilisation du Bosphore », un écrivain urbain et contemporain de la jeune génération. Tu étais aussi un écrivain dissident qui refuse les prix d’état ; une sorte de figure de l’écrivain intellectuel engagé. Vers la fin de l’année 2005 et au début de l’année 2006, un procès pour « trahison à l’identité turque » te propulsa sur la scène internationale, à la fois littéraire et d’actualité politique. C’était le procès de la liberté d’expression et des droits de l’homme en Turquie qui était sous-jacent au tien. Mais tu pouvais compter sur l’appui de toute la communauté internationale et littéraire. Tu n'avais rien à craindre ! Les grandes universités t’attendaient avec appétit. Et déjà Stockholm t’avait dans sa mire. Le procès n'a pas eu lieu. L’automne suivant, Pamuk, tu étais lauréat du prix Nobel de littérature. Pamuk, puis-je maintenant te tutoyer après toutes ces années ? Un an avant que Pamuk ne rafle les grands honneurs, le département d’Études littéraires de l’Université du Québec à Montréal me décernait le prix du meilleur mémoire en recherche, « L'illisibilité dans Le livre noir d'Orhan Pamuk ». Était-ce Pamuk ou moi qui gagnait ce prix ? Le jour où Pamuk a gagné le prix Nobel, j’ai eu une pensé pour Güneli Gün, la traductrice turco-américaine de Black Book, qui, en 1992, avait écrit dans le World Literature Today [1] : « I had a hunch, as a watcher of the world literary scene, that here was a Turkish writer who was going to make it. The Nobel, for example: for years the names of Yashar Kemal and Nazim Hikmet have been submitted, only to be turned down, as the Nobel Committes, one supects, scratched its illustrious collective head and wondered whats Turks see in those two writers ; but here was Orhan Pamuk, a kid who was doing the right thing at the right time. I could already hear Black Book, in English. All it needed was the right translator. » C’était quinze ans avant les grands honneurs. Pamuk entre-temps a « divorcé » de cette traductrice ambitieuse, elle-même écrivain et qui aimait dédicacer les exemplaires du Black Book, comme si elle en avait été l’auteure. Ce qui me laisse croire que je n’ai pas été le seul à rêver d’écrire un tel livre ! Mon cher Pamuk ! Je voudrais te dire encore que, lorsque j’ai terminé Le livre noir pour la toute première fois, j’étais dans un vieil hôtel de la ville de Konya, la ville de Mevlâna. Et ce soir-là, je m’étais dit qu’avant de repartir au Canada, je devais absolument aller marcher dans le quartier Nişantaşi, à Istanbul. Je désirais parcourir les mêmes rues que parcourt Galip dans Le livre noir. Mais, par un concours de circonstance, notre compagnie aérienne avait annulé notre vol prévu et le devançait d’une journée, ce qui a avorté tous mes projets de déambulation dans Nişantaşi. Les années suivantes, depuis Montréal, j'ai suivi de près l’actualité de Turquie. Je n'ai pu m’empêcher d’avoir une pensée pour toi lors des tempêtes de neige qui se sont abattues sur Istanbul en janvier 2002, lors des élections qui ont porté au pouvoir le gouvernement Erdoğan ou lors des conflits opposant P.K.K. et l'armée turque. Je regardais aussi des films turcs dans lesquels on pouvait voir des plans « paysage » de la ville d’Istanbul. Toujours dans l’optique de garder l’image de cette mégapole animée. Ce n'est qu'en juin 2008 que je suis retourné à Istanbul avec ma conjointe ; cette ville que j’avais tant parcourue mentalement, des livres aux cartes, des romans aux films. Dès notre arrivée, mes pas nous ont instinctivement conduit dans ton quartier d’enfance : Nişantaşi. Je l'ai trouvé sans difficulté. Puis, j'ai trouvé le boulevard Teşvikiye qui, selon mes souvenirs, était le boulevard où se trouvait l’appartement familial « Pamuk ». Et quelques pas plus loin, ma conjointe l’a trouvé, avant moi ! L’inscription était bien visible au-dessus de la porte. Mais la rue, elle-même, ressemblait à un complexe commercial. Ouf ! que penses-tu de tout cela. Puis, nous avons croisé le poste de police que tous craignent (dans Le livre noir), le lycée non loin et la mosquée Teşvikiye. Mais ce qui était encore plus étrange (quoique tout à fait normal à bien y penser), c’est de trouver en parallèle du boulevard Teşvikiye, la rue Abdi Ipekçi; rue qui porte le nom d'un journaliste du Milliyet qui fut assassiné un soir de février 1979 dans ce quartier et dans cette rue précisément. Crime politique, fanatique ? On a attribué le crime au très célèbre Mehmet Ali Ağca, celui-là même qui tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II quelques années plus tard. Or, lorsque j'étais aux études, Ismail Cem et moi étions convaincus que le meurtre du personnage chroniqueur Celâl Salik, dans Le livre noir, rendait en quelque sorte hommage littéraire à l’assassinat du journaliste Abdi Ipekçi quelque mois avant le coup d’état de 1980… Et curieusement, c'est derrière ta rue d'enfance que se trouve la rue Abdi Ipekçi ! Pamuk, mon cher Pamuk ! je voudrais simplement te remercier. Si j’ai consacré plusieurs années à étudier ton Livre noir, je sais qu’il t’en a fallu au moins dix pour l’écrire. Et jamais je ne me suis ennuyé. Mon cher Pamuk, merci ! [1] Güneli Gün, « The Turks are Coming : Deciphering Orhan Pamuk’s Black Book.», World Literature Today, vol.66, n°1 (« winter »), p.62. 07 August Station centrale et autres attentes
Cela commence un 12 janvier 2008 à 16 h 00, à la sortie de l’Université de Sherbrooke à Longueuil. J’ai rendez-vous à 19 h 00 à la station Berri-UQÀM, mais je n’ai aucune envie de retourner chez moi, dans l’est de la ville. Alors j’attendrai quelques heures dans le Quartier latin. Dans cette attente, je ne suis pas seul. Je suis en compagnie de Dostoïevski, bien assis dans un fauteuil de la Bibliothèque nationale du Québec. Mon répit sera cependant de courte durée car, dès 17 h 00, on me prie de bien vouloir quitter les lieux. Fermeture oblige. Me revoilà vers, sur et dans la rue. En face de moi, la Station centrale sur l’îlot du Voyageur. J’ai une pensée alors pour André Carpentier. Tout simplement parce que la veille, André et moi avons suivi une formation Photoshop au laboratoire NT2, tout près d’ici; parce qu’il m’a aussi dit qu’étant jeune, il a dévoré Les possédés que je suis moi-même en train de dévorer; parce qu’il songe aussi organiser une série d’ateliers de création intitulée Au retour des flâneurs, dont le premier aura pour thème «les gares»; et parce qu’il songe davantage à la Station centrale plutôt qu’à la gare Bonaventure ou Windsor lorsqu’il évoque le thème de la gare. Donc, dis-je, devant la Station centrale, tout près du laboratoire NT2 et en compagnie de Dostoïevski, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour André Carpentier. Ce qui est tout à fait prévisible. Je suis si prévisible et si peu original. Selon les socio-psychologues béhavioristes, les motivations et comportements humains seraient déterminés à 88 %. Heureusement pour l’espèce humaine, il nous reste qu’un maigre 12 % pour surprendre et épater la galerie. Ainsi, très prévisible, je traverse la rue en direction de la Station centrale sans prendre mes précautions. Les portes de la gare s’ouvrent automatiquement. Ce qui est pratique pour les voyageurs encombrés de valises. Parlant d’eux, j’en vois qui poussent des Trollers et qui portent un back-pack. Ils font la queue à la billetterie. Machinalement, mes pas me conduisent vers eux; mouvement tout naturel qui me pousse à faire la queue moi aussi pour partir loin, très loin, comme un bohémien. Mais, grâce à ce que Freud appelle le Surmoi, je me ressaisis et me contenterai aujourd’hui de regarder ces voyageurs qui quittent la grisaille montréalaise avec grand envie, me rappelant que je ne peux en faire autant car j’ai un rendez-vous à 19 h 00 et que je ne me suis pas non plus encore acquitté des tâches ménagères cette semaine à la maison –rendant impossible le départ précipité. Puis je ne peux me permette de dépenser de l’argent sans raison valable un billet de bus, même si j’en ai envie… même si… même si… et même si encore… et cetera. Aujourd’hui, je réprimerai mon envie d’exotisme en contemplant plutôt ces visages voyageurs, ces mains qui tiennent des billets. Je resterai planqué devant les cabines téléphoniques qui sont si importantes dans les gares. En effet, j’imagine tous les Jack Kérouac de la terre qui, saouls, ont dû un jour ou l’autre décrocher le combiné téléphonique dans une gare quelconque, signaler le numéro de leur bien-aimée afin de laisser sur la boîte vocale le message suivant : « Salut chérie ! Pour souper, j’ai préparé du lard, des patates et des petits pois. J’ai appelé les Anderson et j’ai annulé leur rendez-vous de demain soir. Pas de chance : j’ai oublié de mettre les ordures au chemin et de nourrir le chien. Je suis présentement à la gare centrale et je sauterai dans le prochain train ou dans le prochain airbus à destination de la pointe d’interrogation. J’espère revenir bientôt. Mais je ne te promets rien. Je rentrerai, disons, seulement lorsque j’aurai atteint la pointe d’exclamation. Je t’aime ! » Fabulation. C’est bien parce que je suis à la Station centrale que je me permets ces rêveries de départ from nowhere to somewhere. Outre quelques amitiés qui se sont prêté à ce jeu, la plupart des voyageurs que j’ai connus avaient leur billet de retour dans leur valise. Ce qui semble aussi le cas de ces voyageurs aujourd’hui. Mais je n’en suis pas aussi certain. Arrivées et départs: deux mouvements fondamentaux dans les gares, les stations de bus, les ports et les aéroports. À cela s’ajoutent aussi le voyage et le retour. Ce sont des dynamiques fort différentes. Dans les aéroports, j’ai vu des voyageurs attristés à l’idée d’être séparés de longues semaines de leurs proches. Avant leur départ, ils serrent leurs proches dans leurs bras et leurs promettent de ne pas les oublier, ils promettent surtout de revenir. Moi, ce qui me fait pleurer, c’est le retour, que je trouve encore plus douloureux. Aujourd’hui, je ne vois pas de visages endoloris. Je suis assis depuis plusieurs minutes près des cabines téléphoniques Bell. J’appelle mon ami Mathieu pour lui dire ceci –comme d’habitude, ce n’est rien d’important, seulement anecdotique– : « en typographie, l’espace fine est une valeur à l’instar du silence sur la partition musicale. » Je sors en fin de la gare et je continue ma route. Non, je ne partirai pas aujourd’hui. Je dois donc des remerciements à Freud qui a inventé le Surmoi, qui, à l’instar du muscle sphinctérien, réprime nos envies. * Après la Station centrale, le bar. Depuis le 31 mai 2006, on ne fume plus dans les bars québécois. Aujourd’hui, je découvre avec horreur, le véritable parfum des bars que la fumée du tabac autrefois masquait. Rien ne peut plus masquer le remugle ambiant. Comme une vérité brutale, on y respire maintenant les doux parfums de sucs gastriques, issus de peines d’amour, qui émanent du plancher; on ressent également l’humidité relative, comme une mousse fraîche de lychen sur un mur de plâtre verdâtre. Les échoueries humaines, autrefois, se perdaient tous dans la fumée d’un monde meilleure. Rue Saint-Denis. Le vendeur de L’itinéraire crie à tue-tête qu’il a un journal à vendre. Il cible un petit groupe réuni à la sortie d’un bar, qui fume et qui fait mine de l’ignorer tout en gesticulant. Quelle n’est pas la réaction du vendeur ambulant lorsqu’il prend conscience qu’il crie depuis plusieurs minutes à un groupe de sourds-muets. 06 August Québec love: 400 ans de mémoire seulement
Québec, ma chère, ma vieille, comment vas-tu ? J’envie parfois les exilés, les expatriés, tous les Canadiens errants de ce monde, ceux qui vivent avec la mémoire de leur pays en d’autres cieux, ceux qui vivent un ailleurs en gardant une image intacte du paradis. En 2008, ma nation québécoise fête ses quatre-cents ans d’histoire. Et pour remémorer ces années, plusieurs festivités municipales ont été organisées par la société du 400e anniversaire de Québec, sponsorisée par un partenariat de divers paliers gouvernementaux : Canada, Québec, ville de Québec et divers entreprises multinationales d’ici et d’ailleurs aussi. Qu’importe d’où provient l’argent ! L’important, c’est la fête ! Des invités de marques aussi illustres que populaires, des délégations, la présence de la France, de la Francophonie, et de l’internationalité. C’est l’occasion de parrainer des grands événements à grand rayonnement pour fêter quatre-cent ans de francophonie en Amérique : du hockey, le cirque du Soleil, Céline Dion et Sir Paul McCartney. Tout le monde est chic, outre le pavage de ces rues fissurées de la capitale nationale –en tout cas, comme il était au mois d’avril 2008 après un long et langoureux hiver–, ainsi que ces maisons ouvrières et bicentenaires de la basse ville, héritage britannique industrielle en décrépitude. Tout le monde est invité. Personne n’est oublié, pas même l’amérindien qui fête, lui-aussi, ses quatre-cent ans d’histoire écrite ! Le Canada est fier de son patrimoine et de son image. C’est d’ailleurs sous le thème de la rencontre que s’organisent les festivités, comme on peut lire sur le site du quatre-centième : Depuis des millénaires, Québec constitue un lieu naturel de rencontres, grandes et petites, historiques et actuelles. Rencontre de l’Europe et de l’Amérique, des Premières Nations et des arrivants, de la France et de l’Angleterre. Rencontre d’un fleuve et de deux chaînes de montagnes, de l’eau douce et de l’eau salée, de la haute-ville et de la basse-ville, des vieux murs et des tours de verre. Rencontre des amoureux sous le charme de la cité, des résidants accueillants et de visiteurs venus du monde entier.
Le thème de la rencontre est probablement plus festif et souhaitable que celui de la mémoire. Quelques citoyens dont la mémoire fonctionne, semble-t-il, se sont permis de souligner la récupération politique fédéraliste de ces festivités. C’est le cas de la politisation du concert de Sir Paul McCartney, perçu comme une insulte à l’intelligence francophone d’Amérique. Pourtant, d’autres événements aussi symboliques que symptomatiques se sont dessinés en filigrane de ces festivités en cette même semaine.
Le 15 juillet 2008, le directeur général des élections du Québec autorisait la destruction des bulletins de vote du référendum 1995. Lors d’une capsule de 15 secondes sur la chaine RDI, on pouvait voir un manutentionnaire bourrant la shredder machine du destin déchu du peuple québecois; bulletins qui seront recyclés comme un rêve échoué. Nostalgie de cette époque ! Et pour mieux m’y replonger visuellement, j’ai consulté l’encyclopédique Youtube espérant y visionner quelques clips souvenirs de cette époque où j’avais probablement quelques kilos en moins et les cheveux plus longs. J’ai pu voir entre autres le politologue Stéphane Dion affirmer que c’est antidémocratique de le priver de son droit d’être canadien; des Anglos contents de la tournures des événements; des Canadians chantant «Gens du pays» (!) de Gilles Vigneault; Jean Charest sur un podium du Square Victoria s’adressant en français à une foule de Canadians venus témoigner en toute démocratie de l’amour et de la sympathie pour le Québec; des indécis choqués du love-in devenir soudainement souverainistes; des hurluberlus affirmant que les résultats des élections ont été truqués; des chiffres au sujet d’immigrants à qui on accélérait le droit de vote et qui disparaissait quelques mois plus tard; des partisans de Québec Alliance qui contestait les procédures du dépouillement des bulletins de vote; des chanteurs populaires pleurant les résultats référendaires dans le suicide et l’oubli et le discours de Parizeau, dont on a retenu que le thème du vote ethnique. La clarté référendaire qui n’est ni clair que Oui ni clair que Non. Puis, d’un clip à l’autre, je suis arrivé aux manifestations altermondialistes à Québec en 2001. Autant d’événements qui ont donné de l’importance à la capitale nationale et qui ont permis aux Québécois de s’épanouir en tant qu’ethnie, nation, au sein d’un Canada uni !
Le 15 juillet 2008, au moment où l’on commençait à détruire les bulletins de vote du référendum 1995; au moment où certains représentants nationalistes de la langue française critiquaient la venue de Paul McCartney à Québec; au moment où la fille de Félix Leclerc, après deux demandes formelles, déplorait que la société du 400e n’ait pas accordé de place dans sa programmation pour commémorer l’œuvre et le vingtième anniversaire du décès de son illustre père –un homme du pays; je me suis dit que, quelque part dans le cosmos, quatre-cents ans d’ivresse et d’oubli, de mémoire folle, de gel et dégel se mélangent à tous les fluides. À toutes les rencontre. Comme une dilution.
***
J’oublie. Et j’en parle.
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À quelques mètres de l’endroit où s’était déroulé le love in en octobre 1995, là où les Canadians affirmaient aimer le Québec. À quelques mètres de ce témoignage affectif, des graffitis indiquaient Canada is USA whether you like it or not, et des hiéroglyphes teintés d’amour sur des toits d’immeubles affirment depuis quelques décennies déjà : HYH. Que signifient ces acronymes ? Dans mes souvenirs, c’était Hate you Hippies. Mais, il est possible que j’aie tout faux, ma mémoire change souvent d’attitude et d’identité. Des fois on m’aime, des fois non. C’est mélangeant.
Je suis comme ce bulletin de vote marqué OUI, marqué NON qu’on shredderise comme pour souligner canadiennement les 400 ans de la victoire britanique et anglos sur le destin de l’amérique et du vingtième siècle.
***
Est-il possible que ma mémoire se vide comme un fleuve d’eau douce dans un océan. Ma mémoire, je l’exerce avec de simple exercice : je tente de me souvenir de détails aussi stupides qu’inutiles. Pourquoi, par exemple, j’ai le souvenir que le Grand Antonio ait voulu embrassé mère Teresa qui le rejetait du bras ? L’a-t-il vraiment embrassé ? Pourquoi j’ai le souvenir de cet homme d’affaire québécois qui a été un des rares survivant à l’écrasement d’un boeing sur la piste d’atterissage d'un aéroport en Asie, et qui, après avoir pris conscience de l’impact, a tout de suite décider d’en informer son collègue, resté au Québec, plutôt que sa femme et ses enfants ? Pourquoi Fidel Castro et Bill Clinton se sont assis au même banc lors des obsèques de Pierre-Elliot Trudeau ? Qu’ont-ils dit ? Pourquoi ma mémoire invente des tragédies ferroviaires sur des ponts de glace entre Longueuil et Maisonneuve, s’abymant dans les eaux glacés d’une mémoire flottante…
Des détails insolites dont je m’efforce à découvrir s’ils ont vraiment été ou s’ils ont été inventés de toutes pièces par un malin génie. Chaque fois, je demeure convaincu de leur véracité. Je me lance à la recherche de traces de ces souvenirs. Et pendant que m’engouffre dans des recherches vaines sur de fades archives virtuelles et encyclopédiques, j’en viens à douter de la pertinence de toutes ces recherches.
Ma mémoire est endolorie et je n’ai que trente ans.
Et j’en viens enfin à penser que cette mémoire fondante qui perd le nord et le fil ne peut être cultivée qu’à l’étranger, là où il est effectivement normal de se sentir étranger et de la mettre à l’épreuve. Et c’est là que la mémoire, il me semble, répondra le mieux de ces plus belles fictions. 21 June Delta de la fin du mondeAux confins du monde.
Europa cul-de-sac. Mare Negrea.
Je suis à la limite des Europes, au niveau de la mer. Même longueur d’onde qu’elle. Ukraine, je devine. Je tourne la tête à la jetée des Europes. Là où se jette le fleuve dans la mer. Confluence et concert. Bulgarie. Fleuve frontière. Château de carte, grain de sable dans les yeux. Irrémédiable fatigue, noyée.
C’est l’éveil du delta. Voilà la poétique vivante, au débit coulant. Je ne pense qu’en image. Syntaxe de rebuts. Dans cette contrée de fin du monde, je rêve d’écoumènes érodés, je rêve de Lofoten vierge, de paysage proto-humain, autotélique. L’eau douce coule de mes yeux ensoleillés d’aveugle.
Je mange une soupe au poisson. Puis du poisson. Hier, j’ai mangé du poisson et ce soir, on annonce que du poisson tombera du ciel. Du silure. Je mange le fleuve comme un boulimique. Le soir, j’épuise les réserves vinicoles de la Dobrogea. Et d’étranges poèmes pleuvent sur nos barques.
Ce sont des Roseaux.
Des mélodies de flûte de ney.
Tristesse ovidienne,
Voici poindre la noirceur de la mer.
Joie, joie, joie.
Odeur de fleuve, de sable, de campagne et de fleurs,
Odeur océane, parfum sablé de mer,
Dunarii, Danube.
Nous sommes amphibies, lipovans.
Roseaux couvant les rêves d’ambition, de fleuve et de mer…
Au pays du resort couché, le parasol désertique, renversée la bière,
À la plage blanche, au désert.
Je suis bé, Comme la bouche ouverte d’une carpe sur le sable couchée.
Ovide ! mon ami muet.
Les Tristes n’affectent plus la sensibilité immuable des paysages migrateurs.
Des pélicans échoués, des avaries aviaires ou toute tragédie apaisante.
C’est encore l’écueil de la soie, la route des pandémies, des caravanes mercantiles insoupçonnées.
Tous les Marco Polo inventifs, ne sont-ils pas morts assoiffés ?
Inassouvie, l’UNESCO veut mettre un condom sur chaque bras de mer ! C’est que les testicules gangrénés de l’Europe épandent une eau douce et affluente, comme le pus que cache l’onguent.
À la jetée des Europes, c’est de cette eau infectieuse que j’ai soif !
Le monde au bout du monde, encore veinard de limites marécageuses.
Barques, submergées, pêcheurs de pélicans aux mains huileuses, poisseuses et poissonneuses, et qui fument, dissimules la tempête au large.
J’aimerais être comme ce débris : une impudeur géopoétique de la fin du monde.
Aujourd’hui, il tombe quelques gouttes. Le chat est trempe. Continuent les marteaux de battre une chamade arythmique. Les travailleurs cognent en sueurs de front sur ma tête endolorie. Ils construisent des resorts pour que puisse s’applaudir la fin du monde.
Le mari de madame, ce pêcheur bredouille, fait le singe devant la télévision. Il s’est encore soulé hier soir. La houle, le mouton, les vertiges. Et le sable qui souffle comme un château de carte.
C’est encore la peur, et non la tristesse, mon cher Ovide qui tenaille l’homme qui boit, qui sent la guerre en lui comme un soi plus terrible encore.
En attendant de sortir la machette, l’eau, je boirais bien un peu de ce vin des confins. Cette pêche d’absolu en entrée bredouille. Je suis ivre d’une fluviale fin du monde. Débordement bredouille. Séisme. Faille, danse tectonique. Géologue de fond de bouteille. Tremblement de terre. Ma bière repose ici, en paix devant la tragédie, quelque part ici ou là encore dans ma mémoire, près d’un fleuve, ici m’ensable une liqueur fine d’aurores boréales.
Ici, je suis un touriste aux lèvres polluées. Je cours les fins du monde sur des plages sans nom.
Les hirondelles nous savent nonchalants. Nous saluent des ailes. Nous savent non loin de la paille qui recouvre nos rêves par soir de tempête. Nous savent encore rêve d’aéronef embrasant les plus hautes tours. L’azimut, le mazoute, l’azur et le mercure. Je devine que l’infini n’est plus tellement loin.
C’est impuissant, cette attente, cette éjaculation avortée de la fin.
À la façon paysanne, j’ai de la boue sur mes rêves et mes mensonges sont enduits de chaussures. J’effectue des métaphores salissantes, des voyages gluants. Mon unique culotte qui porte un large trou est aussi souillée.
Le paysan qui nous prête refuge et qui, tous les soirs, nous jette quelques bout d’arrêtes de ses dernières pêcheries, ménage ses berges.
Sa femme, elle était exténuée, quoique encore belle.
À la jetée des Europes. Je parle à une ligne, une limite, une ceinture imaginaire. Bleu foncée, noire. Je parle à ma bière qu’on ensablera. Ce sein inhospitalier qui assèche toute soif. Je mange ce soir chez les pontiques. J’entends que je suis aux abords de l’Euxin, de la Kara Deniz. J’entends et je ne suis pas pressé.
J’écoute aussi les vaches paissent tranquillement la broussaille marine. De vagues rumeurs de mer. C’est ici qu’Ovide a vu le fleuve durcir, la mer geler, celle-là même que Kafka voudrait, par littérature, fracasser. Ici là même où la tristesse est un vin inoubliable, une chemise froissée, une nuit au feteasca, un souffle doux de murtaflar. Ici où les Alpes, montagnes et affluents des Europes urinent impunément dans cette large cuvette. Un repas que je mange froid, tous les sors, comme une vengeance. Cette mémoire oubliée, perdue, antérieur à la sagesse mésopotamienne. C’est le delta poétique du Danube. C’est cela que j’écris depuis que je marche. Je traverse un désert noir, ce lac, oublié au fond d’un jardin millénaire. Un puits où l’on enterre sa bien-aimée.
À la jetée des Europes, tous les chiens, les réfugiés du monde, lipovans ou pélicans, cherchent dans le filet pêcheur le chaînon manquant.
Noir refuge de fluides : brun, bleu. Combien de sous-marins russes, de frégates bulgares, de galions romains de tanker anglais dorment en fracas ?
Partout mes pieds de Canadien errant ont cherché entre Constanţa et Constantinople un sable fin. Un sableux. Une sablette. Le craquement de coquillages, d’os de mer.
Moment de détente devant le bleu alchimique. Je cherche d’autres fleuves. Visage d’oubli.
Finitude exit.
J’ai jeté une bouteille vide à la mer ce soir. La méduse avait soif, alors j’en ai jetée une autre.
Et ainsi de suite.
Ce passage oblige l’échouerie.
Nulle ivresse porte mieux le sauf-conduit que l’œil injecté du lanceur,
Les carrefours du vendredi midi seront, demain, engorgés de capitaines qui rêvent de retourner au delta.
J’attends une barque qui ne passera jamais. Un canot volant en petit élan de kayak et toboggan.
Voilà le delta du Danube. Sa poétique fluviale. Voilà aussi ses ponts effondrés, son rein européen qui cuve les déjections d’union fédératrice, la cuvette où vomit et pisse l’Europe grippée, le caniveau bleu de Strauss.
L’Europe et ses régions ! Une poétique fluviale devant vous les gars ! S’assèche, devant vous, le filon conducteur de vos rêves géopoétiques, échoués dans la mémoire d’un lac oublié, d’une mer Noire.
Danube pourtant. Un bras de mer tendu, puis un autre encore quémandant des oiseaux pour vivre. Des milliers de ruelles qui jamais n’ont connu l’asphalte, le miracle inépuisable de l’eau.
Bras de mer, doigt d’honneur à l’horizon, aux barbares qui n’ont d’autre signature qu’un cri perdu dans la mémoire débordante, délugeante. C’est une promesse d’eau douce que je t’adresse chaque soir, mon cher Noé, au chevet d’une lampe mourante, d’une plage vide à la jetée des Europes. Promesse de déborder de joie. Rires audibles, incontenables. Et je ferai en sorte qu’il ne restera plus de place pour l’Homme dans ton rafiot. Que gèle et que brûle ma peau hypothermique. Hypertrophié, de vue.
Ce matin. Inondation de soleil.
Je me réveille saoul. Terne, un peu vague. Je suis un débris de plage. Sable dans la bouche. Au milieu des vaches qui me piétinent. Écrasez par la basse-cour à marée haute. Médusez-vous de moi !
Dans l’eau, mes pas découpent la mer, finitude exit, en coups d’épée.
L’inutile beauté de la roche, l’inphotographiable existence.
Me voilà fini, à la jetée des Europes. Rôdant les confins de la fin du monde. Le monde du bout du monde.
C’était une échouerie.
Cette plage abandonnée au rêve d’automne, aux gélivures. Un suaire migratoire pour camper nos corps sur ce cendrier fin et sablonneux. Mégots, bouteilles vides comme mon œil, corps bronzant à point, poème pour la mer.
Offrande.
J’attends la fin du monde, ici, dans ce resort désert.
Les albatros se moquent bien de marcher. Eux seuls pourront la raconter, la fin du monde. 15 January L'ascension du mont Saint-HilaireDe tout temps, la montagne de Belœil a été le paradis des naturalistes de la région montréalaise, des botanistes surtout, aux époques où il y en eut. En petit nombre, amoureux, fidèles, ils viennent chaque année rendre visite aux hôtes silencieux de la montagne. Ils connaissent tous les recoins, suivent les torrents, escaladent les pentes ou dévalent dans les ravins. La sueur les inonde, les moustiques les dévorent, leurs pieds s’écorchent dans la chaussure brûlante ; mais ils ne sentent rien, occupés qu’ils sont à saluer leur silencieux amis, partout, au creux des source , sur la mousse des rochers, aux branches des arbustes, sur le sable du lac. (…) Le soir venu, on les voit, les naturalistes, se promener devant la gare, en marge des autres touristes, poussiéreux, piqués, fourbus, mais heureux des riches trouvailles qu’ils serrent précieusement sous le bras et des charmants tableaux qu’ils emportent au fond des yeux. Frère Marie Victorin, Croquis Laurentiens. Au début de l’année 2007, il nous est venu à l’idée, Andrew et moi, de gravir des montagnes à proximité de Montréal. L’impératif était avant tout sportif : la mise en forme physique de nos corps trentenaires. Ainsi, chaque dimanche de cet hiver-là, nous avons religieusement gravi des montagnes, plutôt dire des « collines »[i].
À la fin de l’hiver, nous avons trouvé en quelque sorte notre second souffle. Vis-à-vis de l’endurance physique qu’il faut déployer pour gravir une montagne, notre rythme cardiaque s’est régularisé. Nous nous sommes fait une santé en avalant de grands bols d’air frais –ce qui éveille l’esprit !
Mais au-delà de l’exercice physique qui découle de l’ascension dominicale, nous avons découvert quelque chose d’encore plus fondamentale : nous habitons depuis plusieurs années les collines de Montréal. Autrement dit, nous habitons les montagnes royales, les Mont-royaliennes, Montréaliennes, surtout connues sous ce vocable : « les montérégiennes. » Il s’agit des monts suivants : Royal, St-Bruno, St-Hilaire, St-Grégoire, Rougemont, Yamaska, Shefford, Brome et Mégantic.
Le mont Saint-Hilaire, une montérégienne
Parmi l’ensemble des Montérégiennes, c’est le mont Saint-Hilaire que nous préférons, Andrew et moi ; montagne relativement jeune, 125 millions d’années, sur laquelle nous remarquons des blocs erratiques, épars –prouvant la présence glaciaire de jadis.
Cette colline a porté plusieurs noms[ii] : Wigwomadensis, en langue abénakis, parce que la montagne ressemble à un wigwam ; Montfort, ainsi que l’avait baptisé Champlain ; montagne de Chambly, en raison de la proximité du fort du même nom au XVIIème siècle ; mont Rouville, nommé ainsi par son propriétaire, Jean-Baptiste Hertel, fils du Sieur de Chambly ; en 1844, la montagne, acheté par un certain Campbell, devient mont de Belœil ; puis, une forte rivalité toponymique oppose le mont Saint-Hilaire au mont Belœil, jusque dans les années 1970, quelques décennies après que l’Université McGill ait racheté la colline de 411 mètres d’altitude. Mentionnons aussi que les habitants de la région, au XIXème siècle, appelaient familièrement la colline Mamelmont, en raison des attributs physiques du relief.
Cette colline formée de roches ignées intrusives alcalines est abrupte. On l’a dirait sculptée et tailladée. Érodée par une mer de glace. De quoi faire fondre de honte la toponymie artistique prétentieuse qui l’encercle : Ozias Leduc, Paul-Émile Borduas…
Lors de la formation des collines montérégiennes, comme nous pouvons lire sur Wikipedia, le magma qui s’est infiltré dans la roche sédimentaire de la croûte terrestre s’est refroidi à l’intérieur de la roche sans atteindre la surface. Au contact de la chaleur du magma, la roche sédimentaire s’est transformée en une roche métamorphique très dure. À ce stade de la formation des collines, il n’y avait pas de « collines » au-dessus du sol mais seulement un dôme de roche dure enfoui dans la roche sédimentaire sous le niveau du sol.
Ce sont les glaciers qui ont découvert les collines en arrachant la roche sédimentaire friable qui les entourait. Comme le dôme de roche métamorphique était très dur, il a pu résister aux glaciers, ce qui explique que les collines sont maintenant au-dessus du niveau du sol. [iii]
Mais ce qui est encore plus curieux, c’est qu’à la fonte des glaciers, il s’est formé une mer –la mer de Champlain– dont les eaux se sont tranquillement retirées, laissant surgir peu à peu le continent que nous connaissons aujourd’hui. Or, les premiers monticules a surgir de la mer de Champlain, furent sans doute les montérégiennes qui furent donc, il y a dix mille ans, archipel de la mer de Champlain. Ainsi commence le magnifique texte au sujet de « La montagne de Belœil » du frère Marie Victorin dans son livre Croquis laurentiens : Au temps effroyablement lointain où l’humanité ne vivait encore que dans la pensée de Dieu, où notre vallée laurentienne était un bras de mer agité de tempêtes, une suite d’îlots escarpés émergeaient, comme d’immenses corbeilles de verdure, sur l’eau déserte et bleue. Les soulèvements de l’écorce ayant chassé les eaux océanes ne laissèrent au creux de la vallée que la collection des eaux de ruissellement, et les îlots apparurent alors sur le fond uni de la plaine alluviale comme une chaîne de collines détachées, à peu près en ligne droite, et traversant toute la vallée depuis le massif alléghanien jusqu’à l’île de Montréal.[iv]
Les dimanches matins, après le solstice d’hiver, Andrew, moi et bien d’autres encore, aimons gravir des îles de la mer de Champlain. Ont ainsi pris part à nos initiatives personnelles : Pierre-Alexandre Saint-Yves, Laurent-Philippe Baril, François Perron, Alexandre Lacroix, Mathieu Bergeron et Mădălina Burtan. Ajoutons aussi qu’un petit groupe de géopoéticiens de La Traversée ont aussi gravi le mont Saint-Hilaire à l’automne 2007 dans la même perspective, que j’espère bien rendre compte, ici, aujourd’hui.
Récit d’ascension
Dans notre bagnole, Andrew et moi remarquons un pic rocheux au sommet du mont Saint-Hilaire. Comme une tétine de mamelon –donnant raison à l’appellation familière que donnaient les habitants à leur colline–, le sommet, que l’on appelle aussi le Pain-de-Sucre, tirerait son nom, selon Pierre Lambert, « des pains de sucre que l’on fabriquait autrefois avec du sucre d’érable[v]. » Il s’érige devant nous : un objectif à atteindre. En bas de la montagne, le chemin pour nous y conduire nous paraît fort abrupt. La vie, elle-même, n’est-elle pas abrupte ? « À pic ! », comme nous disons. Rapidement, nous rationalisons : « y a-t-il un mérite à gravir une petite colline de neige légèrement abrupte en hors-piste ? »
Pour le moment, nous devons garer la voiture quelque part. Nous cherchons un stationnement. Un curieux petit poème urbain se dresse devant nous : Défense de stationner, Stationnement réservé aux détenteurs de vignettes et cetera. Nous y percevons un pied de nez banlieusard adressé aux Montréalais que nous sommes, avides de nature à portée de main. Puisque nous ne pouvons pas stationner notre voiture sur la rue Wolfe, nous le faisons finalement sur la rue Montcalm, qui sonne plus doucement dans le creux de nos oreilles.
Puis, les interdits recommencent de plus bel : Propriété privée, Chemin privé, Aire de protection naturelle, Sentier fermé en période estivale, Sentier hivernal : Raquettes seulement.
« Ouf ! C’est compliqué faire acte de géopoétique ! »
Nous n’avons pourtant que l’hiver pour nous défendre. Mais à ceux qui ont le nez trop enfoui dans les tables de la Loi, nous leur répondons que nous sommes désolés, mais tous les arbres n’affichent pas des panneaux d’interdictions. Tant pis, nous commencerons notre ascension ici.
Nous fixons notre objectif en esprit. Nous sommes des roofs drinkers, chercheurs de sommets. Bien vite nous perdons de vue le Pain-de-Sucre que nous voulons atteindre.
Il nous faut découper notre ascension en stations ; souvent, elles-mêmes délimitées par la verve et la prise de la branche de l’arbre et par la présence millénaire de ces rochers épars.
« Que faites-vous là ? » demandons-nous à ces cailloux, ces blocs erratiques. Nul doute de la présence glaciaire.
Nous nous arrêtons pour respirer un peu d’air frais. Malgré les 15 degrés Celsius sous la barre de zéro, nous avons chaud. Nous transpirons. Aussi, le pin, le cèdre, le tilleul, le bouleau, l’érable, le chêne nous gardent chaudement en haleine.
Des traces montantes de chevreuils sur la neige… Nous les suivons, car nous savons que –mieux que nous– les animaux sentent les dénivellations et, par instinct de survie, refusent de courir le risque de tomber. Les animaux tapent la neige et tracent des parcours qui contournent les obstacles. Ils savent où poser le pied. Jamais ils ne marchent sur la pierre fatale –la pierre angulaire, glacée, qui les ferait culbuter dans le vide.
Nous nous agrippons aux branches des arbres.
Chaque fois que c’est le cas, je remercie l’arbre pour ce coup de main ! « Merci vielle branche ! » Nous évitons le bris. Nous ne mettons pas tout notre poids sur ces maigres branches. Nous les empoignons faiblement pour nous maintenir en équilibre.
N’étant ni chevreuils, ni lynx, ni renards, nous sommes obligés de redevenir quadrupèdes par endroit. Nous balayons les rochers pour vérifier ce qui se cache sous la neige. « Non Andrew ! Ce rocher n’est pas couvert de glace ! » S’il en avait été ainsi, il nous aurait fallu contourner l’obstacle.
À quatre pattes, couchés dans la neige, nous poursuivons notre ascension. Quand nous nous arrêtons pour respirer, nous nous tournons en direction de la vallée laurentienne. Nous contemplons la Montérégie.
Des oiseaux de proie tourbillonnent au-dessus de la montagne. Ne cherchent-ils pas le crâne fracassé des poètes débutants, avides de sommets, contre les rochers ?
Un coup de bassin et naît l’homme. Un bris de bassin et meurt l’homme.
Avec ou sans faucon pèlerin, nous gravissons et gravitons sur des montagnes protégées sans nous soucier de la doctrine de l’alpinisme. Nous avons toutefois une éthique fondamentale : rester à hauteur d’homme, c’est-à-dire respecter ses propres limites aussi bien dans sa personne que dans la nature environnante.
Nous cherchons aussi le deuxième souffle. Nous grimpons ces petites collines comme nous cherchons à boire l’impossible, l’infigurable, l’inquiétante sonorité du monde, le poème fondateur du magma musical du dehors…
Quel bonheur de grimper avec des musiciens qui peuvent chanter l’ascension ! Nous sommes tous plus ou moins alchimistes et nous construisons des paysages comme une mélodie, un pays, un passé et un avenir.
Nous lisons la partition du ciel. En sol majeur — le fleuve Saint-Laurent majestueux ; en mi mineur — la Richelieu ; En do — Rougemont ; En ré — la royale Montérégie ; en fa — le mont Saint-Bruno.
Sans fin la soif, sans fin la symphonie d’ascension. Approchant le sommet, nous remarquons que la neige change de texture. Exposée à de plus grands froids et à de grands vents, une croûte de neige a durci. Nous l’entendons croustiller. Ainsi, pour nous maintenir en équilibre, nous devons nous faire plus pesants. Moins d’arbres au sommet couvrent cette partie. Comme une tête calvitiée.
Au sommet : histoires de croix et abyme de grimpeurs
Au sommet, le froid. Le silence. Nous sommes à bout de souffle et estomaqués par l’insaisissable beauté montérégienne. Nous regardons poindre la vallée du Richelieu, l’ultime Laurentie, les montagnes brunes, la brunante à venir et le mont Saint-Bruno… Puis ce sont les éclosions bleues et blanches. Nous rendons hommage en quelque sorte à un drapeau fleurdelisé du firmament.
Quel éblouissement ! dit le frère Marie Victorin. Sous nos yeux, comme sur la page ouverte d’un gigantesque atlas, toute une vaste portion de la Laurentie ! […] De ce magnifique observatoire du Pain-de-Sucre, on ne se lasse pas de regarder la plaine, la plaine sans fin qui fuit en s’apetissant vers tous les coins de l’horizon. [vi]
À l’horizon, nous constatons qu’aucun immeuble ne surclasse le sommet naturel du mont Royal. Toute l’urbanité se fond dans la royale montagne. Effacer la ville avec de la roche métamorphique.
Un petit Cesna passe à ras de montagne. Par politesse nous le saluons et il nous rend la pareille en faisant quelques mouvements d’ailes.
Le souvenir de la glace.
Si d’autres cherchent dans les Églises ou les lieux de prière un moyen pour s’élever spirituellement, gravir des montagnes le dimanche après-midi est un acte poétique fort de sens. Nos ascensions dominicales nous amènent à une métaphysique montagnarde. Tenons nous cependant loin du dogme. Parlant de dogme, pourquoi n’y a-t-il plus de croix au sommet du mont Saint-Hilaire ? Le frère Marie Victorin nous apprend non seulement qu’à une certaine époque il y avait une croix sur le Pain-de-Sucre, mais il y avait aussi une chapelle où les visiteurs allaient se recueillir : À cette époque déjà lointaine, les fidèles, venus de tout le pays d’alentour, montaient ici en parcourant les stations du Chemin de la Croix disséminées le long du sentier de la montagne. Sur ce sommet, ils trouvaient une chapelle et une grande croix de cent pieds de hauteur. Le pèlerinage n’est plus ; la foudre a incendié la chapelle et abattu la croix, dont on peut voir quelques débris, plus menus d’année en année.[vii]
La croix n’est restée que cinq ans sur ce dôme de rochers métamorphiques, cet observatoire. Quelques photos et illustrations témoignent de cette volonté de crucifier le sommet montérégien de la colline.
Je me souviens également d’une autre croix que nous pouvions voir, lorsque j’étais plus jeune, chaque fois que nous passions sur la route qui borde le versant de la falaise Dieppe, « qui tire son nom du Foyer Dieppe, un centre de réhabilitation des épileptiques, créé en 1946 ; il devînt le Foyer Savoy en 1969 et fut démoli en 1991.[viii] » Mes parents m’avaient conté que cette croix commémorait la mort d’un enfant téméraire qui avait tenté de gravir le mont Saint-Hilaire par son versant le plus abrupt. L’enfant en était tombé. A-t-on trouvé sa dépouille ? Je l’ignore. Je sais cependant qu’on a planté une croix blanche en souvenir de cette ascension tragique.
Pendant plusieurs années, nous avons pu percevoir cette croix qui s’élève à environ 240 mètres au-dessus du Richelieu. À chaque fois que je la voyais, mes parents me dissuadaient de répéter l’exploit de cet enfant grimpeur. Curieux et fasciné par la montagne, je leur demandais qu’ils me racontent à nouveau l’histoire tragique, comme pour en connaître un détail supplémentaire qui m’aurait échappé : « que cherchait l’enfant ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à monter ? »
Bien des années plus tard, dans le livre de Pierre Lambert, intitulé Le mont Saint-Hilaire, j’ai su quelques détails supplémentaires au sujet de cette histoire : Au pied de la falaise [de Dieppe], une croix blanche visible du boulevard Sir Wilfrid-Laurier rappelle la mort d’un jeune scout de dix ans, Jean-Paul Courville, décédé le 23 juin 1941 alors qu’il allait cueillir des fraises avec des amis. La croix fut érigée par des scouts en 1949 et remplacée par les pompiers de Mont-Saint-Hilaire vingt ans plus tard[ix].
Pour les enfants aventuriers, le mont Saint-Hilaire était à la fois menace et attraction. Malgré les histoires, les patrouilleurs nocturnes, les panneaux d’interdictions, l’UNESCO et bien d’autres arguments d’autorité, je dois avouer que j’ai souvent désobéi aux interdits des terriens : combien de fois ai-je grimpé des sommets, des arbres, des toits abandonnés et j’en passe. Tout cela par et pour la géopoétique.
Aujourd’hui, nous ne percevons plus la croix –sans doute disparue sous l’effet de la neige, du vent et autres facteurs. En plus des nombreuses chroniques littéraires, d'autres histoires insolites ornent toujours la montagne : la grotte des fées, le cheval blanc, le vieil Hermite, le volcan, le mystère du lac Hertel, les boussoles démagnétisées, les ovnis... Nous pouvons entre autres les lire dans le livre Contes et légendes du mont Saint-Hilaire, de Pierre Lambert[x].
La falaise de Dieppe
Le relief de la falaise de Dieppe est bien plus saisissant que la plupart de ces «montagnes» évoquées par les Campbell et il a contribué pour beaucoup à cette impression de montagne élevée attribuée au mont Saint-Hilaire. Avec ses 175 m de hauteur et ses pentes quasi verticales. Dans certains secteurs, le secteur exerce une forte attraction sur les grimpeurs et les alpinistes amateurs. La surface de la falaise de Dieppe est extrêmement variée, passant de minces fissures à de larges fractures. Les couloirs d’éboulis ne sont pas rares et la roche y est souvent très instable. Les avancées rocheuses se transforment carrément en surplombs impressionnants que seuls quelques alpinistes ont atteints malgré les interdictions. Ailleurs, ce sont des arêtes ou des éperons qu’on aperçoit sur les parois. Mais, de tous les reliefs de la falaise de Dieppe, ce sont peut-être ces surfaces lisses qu’on appelle des dalles qui attirent le plus l’attention. La plus grande de ces dalles, qu’on distingue facilement du sol, est la Dalle verte. C’est une surface lisse qui paraît verticale (en réalité, elle présente une inclinaison de 75 degrés) et qui est constituée d’une roche verdâtre, d’où son nom; elle a près de 30 m de hauteur. À sa droite, la Tour rouge est une section fissurée qui approche 60 m. La Dalle noire, complètement à la gauche de la falaise, est aussi très connue des alpinistes[xi]. […]
Attraction montagnarde comme un pôle magnétique :
Est-ce pour cela [poursuit Lambert] que des visiteurs ont choisi d’y terminer leurs jours ou simplement parce que la montagne ne cesse jamais d’attirer ? Si l’on oublie les grimpeurs qui ont parfois payé de leur vie des ascensions suicidaires sur la falaise de Dieppe, c’est un fait connu que l’on y a parfois retrouvé des hommes qui avaient délibérément choisi de mettre fin à leurs jours. Un individu avait trouvé un endroit tellement reculé pour se pendre que, lorsqu’on le trouva par hasard, ce n’était plus qu’un squelette vêtu de vêtements en lambeaux[xii].
Redescendre
Andrew, moi et tous nos amis grimpeurs doivent un jour ou l’autre redescendre avant la brunante, avant la tempête parfois. Nous descendons des nuées. Obéissants, nous suivons le sentier balisé « officiellement réservé aux raquetteurs », comme nous le fait sèchement remarquer le doyen du sommet. « Tu as raison Andrew, ce n’est pas aujourd’hui que nous –pauvres géopoéticiens–, nous ferons amis de la montagne. »
Nous redescendons comme un down. Nous suivons la piste C, puis la B. En quelques minutes, nous joignons le bas de la montagne que nous avons gravie en deux heures.
En bas, près du verger où nous avons stationné la voiture, nous regardons ce sommet avec la satisfaction masculine de l’avoir monté. Consommation de nature. Je reste cependant fasciné par ce versant abrupt et à-pic. J’ai encore de la difficulté à croire en notre ascension... Pourtant !
Quand un visiteur s’approche du mont Saint-Hilaire, surtout en arrivant par Belœil, le relief est si imposant qu’il ne faut pas s’étonner qu’on ait pensé jusqu’à la fin du xix siècle que c’était la plus haute montagne du Québec. Le relief «se dresse au-dessus de la plaine environnante», comme écrivent parfois les géographes. Cette impression de hauteur est accentuée par les parois rocheuses verticales qui font du mont Saint-Hilaire un massif saisissant qui frappe l’observateur. Ces parois et ces falaises lui donnent un aspect dramatique qu’on ne voit habituellement que dans des montagnes élevées.[xiii]
*
Le récit du géopoéticien n’est pas fictif, ni fabulation. Il est celui d’un voyageur qui n’a jamais fini de voyager, mais qui revient de temps à autres raconter ce qu’il a vu, ce qu’il a lu…
Ce voyageur avance à hauteur d’homme sur un paysage qu’il dessine et musarde, au rythme lyrique de ses pas. Son récit est vivant, lent comme la civilisation glaciaire. Son récit est vécu, in situ. Il est fait de ses entrailles, de ses propres limites et du monde environnant, cet autre monde.
À son récit, le géopoéticien y introduit le mot fin lorsque son cou se brise, lorsque la mort le disloque du langage.
[i] Une colline est un relief généralement modéré et relativement peu étendu qui s’élève au-dessus d’une plaine ou d’un plateau et se distingue dans le paysage. Les collines peuvent être isolées ou se regrouper en champs de collines. Contrairement aux pays anglo-saxons qui distinguent les collines (hills) des montagnes (mountains) en fonction de leur dénivelé (la limite est à 600 mètres environ), il n’existe pas en français de limite officielle. En particulier, de modestes collines (de 100 à 600 mètres), sont parfois qualifiées de « mont » ou « montagne » lorsque leur forme est abrupte ou lorsqu’elles constituent une barrière assez étendue à l’horizon. En français, cette dénomination « colline » est donc très subjective. En ligne ( colline ) Consulté le 13 janvier 2008. [ii] La toponymie est issue d’une étude de Pierre Lambert dans son livre Le mont Saint-Hilaire, Québec, éditions du Septentrion, 2007, p.22-31. [iii] En ligne. Collines montérégiennes Consulté le 13 janvier 2008. [iv] Frère Marie Victorin, « La montagne de Belœil », in Croquis laurentiens, Montréal, Librairie des Frères des Écoles chrétiennes, 1946 (1920), p.45-46. Voir le lien suivant : Croquis laurentiens [v] Pierre Lambert, op. cit., p.30. [vi] Frère Marie Victorin, op.cit., p.48. [vii] Ibid., p.52. [viii] Pierre Lambert, op. cit., p.30. [ix] Ibid., p.116. [x] Pierre Lambert, Contes et légendes du mont Saint-Hilaire, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2007, 302 p. Voir aussi les liens suivants qui relatent d’autres histoires insolites au sujet d’objets volants non identifiés, notamment l’édition du 6 août 2005 de l’hebdomadaire L’œil régional : Mystère au-dessus du mont Saint-Hilaire ?, en ligne le 13 janvier 2008 ainsi que le site sur l’inexpliqué : Ovnis en ligne le 13 janvier 2008. [xi] Pierre Lambert, op. cit., p.12-13. [xii] Ibid., p.85. [xiii] Ibid., p.11. 09 January L'autobus de la Mort ou la redécouverte poétique du mondeLa proximité de la mort accroît le désir de vivre, c’est bien connu.
Arto Paasilinna
«La prochaine fois, avait-elle dit, pouvez-vous aller vous suicider ailleurs que devant mon autobus !»
Elle, c'est la chauffeuse d'autobus. Lui, c'est un vieillard dépourvu qui vient de monter dans l'autobus. Il a une canne. Ses mains tremblotantes tiennent une poignée de pièces de monnaie. Ce vieillard vient de traverser à la hâte le boulevard Curé-Poirier, grillant un feu rouge pour ne pas manquer son bus qui s’apprêtait à partir. Il a manqué d’être heurté violemment par une voiture.
Non, ce vieillard n’était pas pressé du tout. Il avait même tout son temps : il est un heureux retraité. Il ne voulait tout simplement pas attendre 30 minutes le prochain bus.
Pourquoi risquer sa vie pour un simple autobus ? «Allez-vous suicider ailleurs, monsieur !», qu’elle lui dit fort irritée. La chauffeuse avait certainement raison sur le fond. Mais quelle insulte ! Elle était cinglante. Mais revenons sur le fond.
Autrement dit, la chauffeuse d’autobus demandait à l’homme de ne pas être tenue responsable des risques qu’occasionne un comportement aussi téméraire. Et quelques mois plus tôt, à la veille du temps des fêtes, une jeune fille de 17 ans s’était fait mortellement frapper par un bus du même réseau qu’elle essayait de rattraper.
Mourir pour un autobus, cela valait-il le coût d’un billet de passage ?
Ces suicidaires, abonnés des transports en commun, n’étaient pas les seuls à monter à bord d’un autobus de la mort. Dans le roman mordant d’Arto Paasilinna, Petits suicides entre amis (trad. de Anne-Colin du Terrail), des Finlandais suicidaires se réunissent à la suite d’une annonce parue dans les journaux locaux afin d’échanger au sujet du suicide. Au terme de la rencontre, si personne n’est convaincu de la vie, alors le groupe pourra discuter de stratégies pour mettre collectivement fin à leur jour. En effet si l’acte de suicide, individuellement, est malheureux et désespérant, en groupe, il est plus rassurant et a un impact plus fort au sein de la société. Et pis, une mort collective peut maquiller une simple tragédie routière. Et c’est ainsi que le groupe de suicidaires finlandais résoudront leur problèmes avec la vie : en louant un autobus, ils pourront ainsi se précipiter dans une falaise. Banal accident de la route ! S’en suit un véritable périple dans toute la Finlande.
Si le groupe est bien résolu de se suicider, en revanche il ne s’entend pas sur deux éléments essentiels : où et quand se suicider. Pendant que défilent des paysages et des pays, l’autobus suicidaire goûte à un autre événement imprévu : le goût de la vie. Au fur et à mesure que le car avance, que de nouveaux paysages s’impriment dans le creux de la rétine des suicidaires, la mort s’estompe et l’envie de connaître la suite reprend.
Ce livre pointe le suicide finlandais du doigt. J’insiste sur le caractère ethnique.
Chaque suicidaire est présenté au lecteur comme un cas clinique de l’immobilisme. Ce qui frappe au travers de l’histoire individuelle de tous ces malheureux, c’est la désespérance événementielle : La conférencière expliqua que la cause fondamentale du suicide résidait dans la désespérance événementielle, autrement dit dans des situations où l’on ne voyait plus rien, dans la vie, à quoi l’on puisse prendre plaisir et qui puisse vous apporter des nouvelles expériences agréables, ou du moins supportables. (p.69)
Ces gens semblent aller nulle part, sinon droit vers la mort. Et c’est exactement ce qu’ils font dans le roman de Paasilinna en mettant la mort en route. Et dans ce fou mouvement, dans ce défilement de paysages, c’est plutôt la vie qu’il redécouvre à chaque borne franchie, de la Scandinavie jusqu’au Portugal. On passe de l’immobilisme existentiel au mobilisme que suppose la redécouverte du monde. J’entends ici la redécouverte poétique du monde.
Le mouvement paysager, un baume à l’âme ?
J’en viens donc à penser que la géopoétique, en tant que mouvement extérieur, in situ, en tant que (re)découverte des figures du dehors, est le contraire même du suicide, du repliement maximal sur soi.
La géopoétique fait ouvrir les yeux de l’être sur ce monde vivant et fournit un nouveau langage existentiel. Le paysage et l’être ne saurait se dissocier l’un de l’autre, sinon que dans l’oubli suicidaire, le déni de soi et de son univers.
La découverte poétique du monde est un autobus –une métaphore vivante– qui amène dans un pays diamétralement opposé au suicide. Sur la côte aux ArgouletsMontréal sera-t-elle toujours ceinturée d’eau ?
Par temps de canicule, je voudrais bien être cette carpe qui, comme un saumon, tente de se frayer un chemin dans les effroyables et impétueuses rapides. C’est agréable cette douceur ! 31°C Un petit vent fluvial adoucit l’air étouffant de la ville asphaltée.
Sur l’île verdunoise, près de trente géopoéticiens de la Traversée se réunissent devant le parvis de l’église Notre-Dame des Sept Douleurs. Un amérindien ayant remarqué l’équipage paré au voyage, vient demander monnaie et subsistance. Et nous partons chercher la rive par la côte aux Argoulets : ce superbe sentier de pêcheurs. Par temps couvert et pluvieux, c’est l’endroit idéal pour rencontrer les «pêcheurs d’eau». Assis avec une canne à pêche imaginaire, ils se lancent en quête de ce fantasme échoué au fond des abymes; ce fantasme de créatures semi-marines qui baignent dans la mer de Champlain et qui sortent de l’eau, de temps à autre, pour se reposer sur l’une de ces îles que furent jadis les collines montérégiennes. Archipel mont-royalien : rêveries de promeneur solitaire.
L’haleine fétide du fleuve me poigne lors de canicule. Berges irrespirables de fin d’été. Je sais pourtant qu’une rumeur remue tout ce remugle. C’est encore espérer l’esprit vif des rapides. Un fleuve déploie alors ces ailes élégantes de Grand Héron.
—Là ! Tu as vu ce martin-pêcheur d’Amérique ? me demande Jean-François.
Et comment ! Mon appareil photo était presque prêt. Pas de chance.
Issu de la famille des alcédinidés –une seule espèce au Québec–, ce piscivore ailé n’aime pas la présence humaine et cherche plutôt les lieux paisibles, près d’une eau claire et peu profonde.
La côte aux Argoulets mène l’équipage vers les rapides de Lachine, paysage qui a gardé son visage naturel et sauvage, malgré le potentiel électrique de 1500 mégawatts que la Lachine Rapids Hydraulic & Land Company a su exploiter durant quelques années seulement au début du vingtième siècle.
Le parc des Rapides, aménagé sur les vestiges de la centrale électrique, réhabilite l’écosystème et invite les citoyens à renouer avec les rives tout en donnant à voir, vis-à-vis de l’île aux Hérons –propriété d’Hydro-Québec–, ce spectacle «effroyable» des «eaux impétueuses» qui terrifiaient Cartier et Champlain.
Toute cette inutile beauté aura-t-elle une fin ? Ces rapides deviendront-elles un désert aride et rocailleux ?
On a désigné la bourgade «Lachine» pour tourner en dérision les tentatives du Sieur de La Salle de trouver à l’Ouest un chemin pour se rendre en Chine. Or, lorsque le Sieur mit le pied au parc des Rapides, l’été dernier, il remarqua avec joie toutes ces familles de «Chinois» présentes au rendez-vous dominical, allongées dans l’herbe, pique-niquant oisivement. N’avait-il pas raison, en fin de compte, le Sieur ? N’avait-il pas trouver la Chine ? Il lui fallait une patience de 4 siècles ! 14 June La mer de MonrealeIl est des moments où les illusions naviguent à qui mieux mieux. Juste avant de frapper l’écueil, elles vous permettent de conquérir les paysages du baume.
*
Il est facile de s’enlacer à Montréal et de s’épuiser au point où l’on ne voit plus que le paysage morne et utilitaire de la ville qui s’essouffle alors. Mais il ne suffit de peu pour découvrir la magie des lieux, redécouvrir la ville comme si c’était la première fois qu’on y foulait son sol. Pour ce faire, il est une action très insolite –surprenante par sa simplicité– qui consiste à sortir dehors, marcher… Se mettre à la recherche des figures constitutives et fondatrices du dehors.
Marcher vers l’inutile beauté, par les chemins les plus inusités, redécouvrir ce que sont les Montréalais : des Insulaires vivant à quelques mètres des rives. Pagayer ainsi vers les archipels intimes de la communauté que sont les ruelles charmantes et secrètes; ruelles de la mémoire. Redécouvrir les chemins de fer oubliés qui nous font dériver loin derrière nous, dans les terrains vagues d’époques révolues. Grimper la montagne Royale qui nous élève au-dessus de la mer de Champlain et apercevoir en rêve à l’horizon les îles que furent peut-être ces blocs erratiques montérégiens, cloque glaciaire. Faire émerger des rues de la métropole les eaux retirées de la mer de Champlain qui ont sans doute inspiré les bâtisseurs britanniques à procéder au desséchement du cours des nombreuses rivières non mercantiles de l’isle de Tiotiake. Sans oublier les 266 kilomètres de rives montréalaises qui font surgir un large et long fleuve qui n’a rien de tranquille. Puis rêver mieux devant le port et l’aéroport…
S’il existe un Spleen de Montréal, un étang glauque et stagnant, il ne suffit que d’un simple mouvement extérieur, un grand bol d’air frais, pour retrouver le second souffle de l’existence.
*
La mer de Montréal, par temps gris et brouillard, me berce d’illusions. Je ne vois plus la Rive-Sud. J’en perds de vues la baronnie de la Longueville, de Sainte-Catherine aussi. Le brouillard estompe la ligne et le point de fuite. Étourdi par deux heures de marche et par le tourbillon impétueux des rapides, j’ai l’impression de voir surgir devant moi une mer. Mais quelle est donc cette mer sans nom ?
*
Il y a de cela des milliers d’années que j’habite la mer de Champlain, noyé au milieu de ces vastes prairies nourricières, sur ce plateau erratique où a poussé cet écoumène canadien. Le soleil a fait fondre sa calotte glaciaire et de nouveaux paysages laurentiens se sont dessinés.
J’ai rêvé de ces eaux retirées retrouvées.
J’ai rêvé d’un terrible choc des plaques tectoniques. Inonder la Laurentie. Je savais pourtant qu’il n’en était rien. On me l’avait dit, inculqué. Mais je n’arrivais tout simplement pas à m’y faire. Le fleuve de Montréal n’est pas une mer, me disaient mes professeurs à la petite école… Ni même une mer d’eau douce ? Cela m’était physiquement impossible à concevoir vis-à-vis de ce fleuve et lac qui avait avalé le petit Louis; baptême sacrificiel pour ce lac sans merci qui porte toujours le prénom du sacrifié.
Avec des yeux d’enfant, ce fleuve et lac immense avait tout d’une mer dégelée. Et ses eaux ne se jetaient-elle pas dans la mer ? Les eaux de la mer de Champlain s’étaient retirées il y a 8 000 ans me disait mon professeur… J’avais 10 ans, peut-être bien 12 000 ans. Cela était pareil.
Jadis si je me souviens bien.
*
Par temps doux et dégagé, je vois ces montérégiennes que j’aime grimper les dimanches après-midi hivernaux en compagnie d’Andrew. Et par temps mauvais, je ne vois que la ligne d’horizon d’un fantasme qui tient toujours la route : la mer de Champlain, mer de monreale.
Quand s’efface la Rive-Sud du fleuve, une vaste mer s’érige devant moi; une mer qui conduit notre petit équipage dans un Atlantique mythique et tourmenté.
Combien de fois ai-je souhaité que Montréal s’efface totalement de la carte, qu’elle s’abyme dans la mer du Nord. Combien de fois ai-je rêvé de cette mer estompant les lourds écoumènes laurentiens. C’était un iceberg ou un mirage nordique, aurores boréales… Je ne sais plus trop.
J'habite cette mer depuis 12 000 ans déjà...
Si, en marchant sur les berges du fleuve, j’ai souvent rêvé de voir disparaître la ville de Montréal, l’île toute entière, je dois avouer que maintes fois mes rêves furent exaucés. Je remercie le temps mauvais, le ciel couvert, la bruine, la pluie diluvienne, la neige épaisse, le brouillard qui ont su exaucer mes prières en transformant ce paysage laurentien en une illusion d’optique, une mer nouvelle et retrouvée.
La mer de Monreale ou les Rapides de Lachine, il y a 10 ans ou 12 000 ans.
C’est pareil. 01 April Entendre le vent battre les champsIl écoutait le vent battre les champs. Il se couchait dehors pour sentir la fraîcheur sur ses joues et ses cheveux remuer. Pour que la force de ce souffle lui change les idées. Il buvait aussi ce vin pour garder au chaud sa cage thoracique, pour éloigner les peurs qui le guettent, comme la bête rôdant au bout du champ à la nuit tombée. Sa poitrine se gonflait de courage à chaque pas plus lourd et terrestre. Il gravissait les montagnes : car il en avait la jeunesse (la forme physique) et au sommet en récoltait la sagesse (méditative du paysage). Il lavait son visage tous les matins avec de l’eau froide des glaciers de la montagne. Soigneusement, il nettoyait ses mains, mais n’en écrivait pas de meilleurs vers pour autant.
Le vent soufflait. Le vent battait les champs.
Lui, il enlignait le défi droit dans les yeux. Le soir à la brunante, il s’échappait, car ce qu’il aimait le plus par dessus le marché, c’était d’écouter le vent battre les champs. Le vent qui savait murmurer son nom et celui du printemps. Les champs battus, il écoutait aussi la pluie agiter son fin récit, mais préférait de loin écouter le vent battre les champs. Sa légèreté, son combat inutile de brise contre les blés, les herbes et les plaines venteuses. Toujours, il perdait le combat. Et le vent battait de plus en plus fort d’audibles paroles de la mémoire.
On entend aujourd’hui encore le vent battre les champs.
Et le vent de dire : « Je suis revenu ! » 16 March Journal de PaltinisVoulant échapper à l’urbanité étouffante, Mădălina et moi choisissons de nous rendre à Păltiniş pour nous y reposer quelques jours. L’idée m’enchante puisque je sais qu’en ces lieux est associée entre autres choses la philosophie roumaine.
Emil Cioran est natif de la région (Răşinari, le village voisin). Son frère, qui n’a pas été tenté par l’exil, y vit toujours. C’est aussi le lieu qu’a choisi le philosophe Constantin Noica pour se retirer en toute oisiveté intellectuelle. En ce lieu retiré, Noica a trouvé le souffle inspiratoire pour écrire Le sentiment roumain de l’être et Les six maladies de l’homme moderne. On le sait, cette station a inspiré Le journal de Păltiniş de Gabriel Liiceanu qui y décrit tout son cheminement intellectuel et philosophique ainsi que ses échanges avec Noica. Je sais qu’on associe aussi cette région à Lucian Blaga...
Si pour moi Păltiniş est synonyme de philosophie, c’est aussi la plus vieille et la plus haute station de montagne en Roumanie. Le lieu où l’on pouvait, en toute quiétude, libre penser sans même craindre les représailles autarciques.
Je suis bien décidé de trouver refuge en haute montagne et la cabane des Ours me semble être un gîte fort prometteur.
*
Nous sommes arrivés à la station vers 17h00 pm. Avant d’aller à la pension Cabana Urşilor, Mădălina voulait en essayer une autre. N’ayant rien trouvé de convaincant, nous avons finalement appelé le maître de la pension pour qu’il vienne nous chercher. En bref, nous sommes assez éloignés du lieu.
Au téléphone, il annonce à Mădălina qu’il a une Nissan rouge berline. Au bout de quelques minutes, la voiture arrive. Deux hommes à bord. Crottés comme s’ils venaient d’hiberner tout l’hiver. Avec sa barbe de plusieurs jours, le type qui conduit la voiture porte un gilet d’armée et il a un bandage sur le pouce. Il s’est blessé? Il fume. Puis le second homme, côté passager, est le maître d’hôtel.
Il nous salue et nous ouvre la portière arrière. Il dépose nos back pack dans la valise sconse de la voiture.
Le maître d’hôtel est aussi crotté que son compère. Il a une longue barbe blanche et grise. Il a l’arcade sourcilière sévère. L’homme est amputé de deux bouts de doigts de la main droite : la partie supérieure de son majeur et de son auriculaire. Fait étrange : en guise d’ongles, deux petites griffes ont poussé sur le moignon de ses deux doigts amputés.
L’homme porte un chapeau et un polar rose sur lequel est écrit Florida fresh. Très empreints du style montagnard transylvain, ces deux hommes tiennent à la fois du loup et de l’ours.
Notre maître d’hôtel nous fait visiter sa pension qui fait presque figure de cathédrale tellement elle est immense. Sur 4 étages, elle est construite avec du pin blanc et noir de transylvanie. Ressource environnante. Au dernier étage, il y a un living au grenier duquel est aménagé un observatoire. Sur trois étages, on y compte plus de 12 chambres. Au sous-sol, les deux hommes continuent de construire des boiseries pour la pension.
Fait cocasse : le maître d’hôtel et son acolyte boivent de la bière Ursus.
Pleins de chiens à l’extérieur qui jappent agressivement aux moindres mouvements. Parce qu’ils sont nourris par les gens de l’entourage, ces chiens sont semi errants. Ils n’appartiennent à personne, mais se tiennent toujours près d’une même maison. De sorte que le propriétaire de la maison nourrit le chien qui y rode autour et, finalement, en fait le sien. Cependant, ces chiens sont laissés à eux seuls dans la nature montagnarde. Ils ne sont pas habitués à voir marcher des étrangers.
Si bien que les aboiements m’ont fait oublier un instant la philosophie qu’inspirent ces lieux. Un peu de vin pour s’acclimater à la haute altitude. Je bois un nectar de Cabernet Sauvignon dans une tasse qui porte l’inscription : l’hiver de notre adhésion.
1450 mètres. C’est ici que s’élève l’esprit.
*
Tandis que Mădălina regarde la Transylvanie carpienne par la fenêtre du living, j’ouvre la carte des Munţii Cindrel. Puis je lis un guide sur la région.
Étant formés par une cime principale qui se dresse à plus de 2000 mètres, les Monts Cindrel –une partie des Carpates méridionales– envoient vers leurs extrémités une succession de cimes secondaires nivelées et de plus en plus basses vers la vallée de l’Olt (rivière) à l’Est et vers les dépressions de Sibiu et d’Apold (Nord-Est). Au sud, ils voisinent avec les Monts de Lotru et à l’Ouest avec les Monts de Şurianu.
La grande diversité du paysage est l’effet de l’étagement des conditions d’environnement, de la fragmentation, de l’exposition de la nature pétrographique (pierre) et de l’évolution complexe en temps et en espace.
On rencontre ici des versants très inclinés et les fragments de quelques plateaux qui sont étonnants de nivelés. Tout le relief qu’ils couvrent (900 kilomètres carrés) est massif, modéré et asymétrique, formé par des roches cristallines.
L’évolution géomorphologique de Cindrel s’est déroulée de manière égale et unitaire, et supportant petit à petit des mouvements importants d’élévation.
Les conditions d’altitude et de relief ont déterminé l’apparition dans la zone de la plateforme sommitale (Şerbota, Frumoasa, Cindrel) des cirques glaciaires. Les pâturages larges couvrent les plateformes hautes des versants couverts de forêts de 1890 mètres de haut jusqu’au fond des vallées.
La plateforme inférieure très ample entre la vallée de Cibin et celle de Bistra de 900 – 1200 mètres, dominée par pâturages et prés riches, a favorisé le développement en temps de «la plus impressionnante région pastorale des Carpates roumaines», connue en générales comme «Marginimea Sibiului» (En marge de Sibiu). Sur la structure de cette intense humanisation, sur les cimes de ce massif ont été créés des chemins, des sentiers et battus couramment par ceux qui emploient les 50 bergeries et environs 3000 chaumières, hangars, étables, maison d’été construites jusqu’à 1400 mètres d’altitude construisant en quelques zones des hameaux de 10 à 15 fermes.
Grâce à la surface et aux altitudes, les éléments climatiques de Cindrel changent avec les hauteurs. Sur l’étage montagneux inférieur (jusqu’à 1000 mètres), on a un climat plus doux.
Le réseau hydrographique dense est tributaire à l’Olt qui reçoit les eaux de Cibin et de Sadu, respectivement de Mureş, qui accumule les eaux de Sebeş et de Frumoasa.
La densité et la composition de la végétation sont présentes distinctivement sur les étages altitudinaires avec des différences à cause de l’exposition de l’inclinaison de la pente et de l’humidité. Les forêts de feuillus se continuent avec celle de mélange (hêtre, pin, sapin) jusqu’à 1400 mètres, suivies ensuite par celle de pin et sapin entre 1400 et 1800 mètres.
La flore basse a un aspect uniforme dans les pâturages vivement colorés en été. La zone sommitale est dominée par graminée (l’herbe des roches, lichens, pivoines de montagne, la groseille, la myrtille couvrent avec le framboisier de large part de cimes et de surfaces inclinées.)
La végétation qui couvre tous les étages altitudinaires a favorisé le développement d’une faune riche en valences synergiques fameuses. De grands mammifères –le sanglier, le cerf, le chevreuil, l’ours– aux petits mammifères –le renard, le putois, la martre et cetera– aux oiseaux –le coq de montagne, iernuca, la grive– peuplent le massif entier…
Je laisse le livre sur la table et nous partons marcher.
Le sapin, le pin, l’épinette et l’hêtre dégagent des parfums familiers qui me rappellent mon pays boréal.
Aujourd’hui, Mădălina et moi marchions et je sentais l’odeur de la fumée (feu de foyer). Ça sent le pin.
Nous avons cherché la maison de Noica. Est-ce celle en face de l’Église? Nous étions aussi indécis que le moine à qui nous avons posé la question. Puis, nous l’avons finalement trouvé. Ci-gît Constantin Noica 1909-1987.
À cet endroit précis, entouré de sapins et de pin, repose le sentiment roumain de l’être.
Et avec un peu d’humour, Noica aurait pu écrire un poème aux sentiments conifères de l’hêtre.
Un peu plus tôt, nous avons cherché à photographier le toit de la Roumanie, le mont Moldoveanu, 2543 mètres d’altitude. Nous avons pris la route de Păltiniş. Un chien blessé à la patte nous a accompagnés jusqu’à la sortie de la station. Nous avons vu alors une meute de V.U.S. et de remorques remplies de skidoo. Des commandites de Redbull. Concours de motoneiges. Putain!
La philosophie se fait vandaliser.
Personne ne célèbre plus Noica, on dirait.
Nous remarquions les déchets sur le bord de la route. Il faudrait que le pays prenne un peu plus en considération l’éthique environnementale.
Nous dérangent un peu plusieurs complexes touristiques en développement alors que d’autres sont laissés totalement à l’abandon, comme à Herculane.
Nous sommes allés voir les skieurs. Mădălina veut que je lui apprenne à skier. D’accord, je t’apprendrai, mais seulement sur de la neige fraîche.
Nous poursuivons notre marche dans la station et nous nous achetons de l’eau à la dame du magasin mixte; celle-là même qui m’a vendu une carte et un petit livre sur Păltiniş, la veille. Nous dînons à la Casa de Piatra. Service lent, musique de merde.
Je regarde l’anneau de fiançailles sur le doigt de Mădălina. Tranquillement, nous nous construisons une maison de pierre, solide et durable. Viable et essentielle, comme un refuge en haute montagne.
Sensation de spiritualité.
Et voilà ma ciorba qui arrive près de 45 minutes plus tard!
Nous revenons nous oursifier dans notre cabane.
Hier, nous avons soupé avec notre maître d’hôtel qui nous a préparé des mici et du porc. Le tout bien arrosé de ţuica. Nous avons bien mangé et nous nous avons battus les champs… à la roumaine, à la transylvaine ! Les maîtres sont sympathiques mais un peu étranges.
Fraternel et bien arrosé.
Si bien que j’ai eu de la difficulté à m’endormir. Trop d’ail, trop d’alcool. Toute la nuit, les chiens ont hurlé à la lune qui était pleine et magnifique. Plus d’une fois les jappements et hurlements m’ont réveillé. Je me suis dirigé au balcon pour observer la lune. Le ciel était tout bleu. Un seul lambeau de nuage. Des étoiles brillantes et une lune majestueuse.
Souvenir inoubliable et non photographiable.
Aujourd’hui, nous connaissons bien la station de Păltiniş. Hier, nous avons découvert un nouveau sentier bordé de sapins et d’hêtres qui mène à notre cabane sans que nous soyons obligés de prendre la route principale qui est tout de même quelque peu fréquentée. Ce sentier est désert. Calme et serein. Enfin! Un chemin de l’esprit où nous pouvons nous entendre penser et respirer en toute quiétude.
Cela nous a pris presque trois jours pour découvrir ce chemin de l’esprit.
Ainsi en est-il avec les lieux nouveaux. Il nous faut quelques faux pas avant de trouver la venelle, la ruelle, le refuge, l’isle, pour nous permettre d’envisager et de ressentir l’esprit des lieux. Cela nous demande toujours un certain temps d’acclimatation. C’est pourquoi, outre les lieux transitoires, nous ne restons jamais moins de deux jours par endroit visité. C’est notre éthique du voyage back pack.
Hier, étudiant la carte des Monts Cindrel, j’ai remarqué un sentier des crêtes. J’ai dit à Mădălina que nous devions nous y rendre pour notre dernière journée.
Au diable le ski!
Je me suis donc levé à 7h00 am. J’étais très excité. Le ciel était complètement dégagé. Il fallait que je réveille Mădălina. Nous avons déjeuné avec du salami de Sibiu, puis j’ai préparé nos lunchs.
Nous nous sommes dirigés vers la station. Nous avons pris le sentier qui, selon mes calculs, était celui de Şanta, mais qui s’est avéré être le sentier Poiana Muncel, menant au sommet de Păltiniş.
Point de départ : bannières Red Bull.
Encore ces skidoo orduriers! J’espère que nous ne nous ferons pas chier par ses motoristes impunément pollueurs! Je dois donc donner les instructions d’urgences à Mădălina. Si nous entendons un bruit de moteur qui se dirige vers nous, nous ne disposons que de quelques secondes pour nous jeter hors du sentier.
À mi-parcours, ce large sentier fréquenté par la mécanique Bombardier est devenu sentier pédestre. Repos enfin!
En une heure, nous avons atteint le sommet qui était un pur délice. Au loin, je crois voir les monts Fagaraş et le sommet Moldoveanu. Mădălina n’en est pas aussi certaine. Mais moi je crois l’avoir vu sur la carte, ce qui, selon notre position, correspondrait à cette chaîne bien particulière.
Avons ensuite essayé le télésiège. Vue panoramique. Puis nous nous sommes embrassés avec le paysage pour seul témoin, assis sur la borne de Păltiniş.
Selon Mădălina, le paltin (érable sycomore) est un arbre puant. Le plus grand mystèreI
C’était au début.
Il n’y avait que du magma, des océans sans fin,
Des ondes de chocs, de la lave en fusion…
Puis il y eut cette chose
Cette chose qui est sortie du limon
Du socle
C’est ce que chante la Poésie
Scientifique et Religieuse
II
Dans cette chose, il y avait
Un peu de nous
Dans ce nous,
C’était toi et moi, animés du même souffle.
Toi et moi
C’est fou, hein?
Toi et moi, issus du même socle
III
Le plus étonnant c’est que
Toi et moi
Étions capable de reproduire
Ce même souffle qui nous anime
IV
À travers les temps
Toi et moi
Avons pris divers vêtements de chair
Toi, tu étais le féminin
Moi, j’étais le masculin
Nous, nous étions une écriture indéchiffrable
V
Nous étions
Une chair mystérieuse
Muée d’intelligence
Muée d’une conscience…
J’avais conscience de ton existence
Tu avais conscience de la mienne
Nous étions conscients de nous
Sans connaître
VI
C’était étonnant car
Tout le temps, notre cœur battait
Notre souffle ponctuait nos trajectoires
Sur le même rythme
Malgré qu’aucun de nous ne savait lire
La partition indéchiffrable…
Ce qui fait qui nous constitue, toi et moi
VI
Le plus drôle
C’est que nous nous aimions
Toi et moi
Et nous ne pouvions vivre l’un sans l’autre
Toi et moi
L’harmonie du grand concert de l’existence
VII
Ô bien sûr,
Nous avons été parfois, hélas souvent séparés
Douloureusement
Toi moi
VIII
Toutes les plus belles histoires en font foi
Tous les plus grands récits racontent
Comment moi, éperdument amoureux de toi,
Te cherche désespérément
Dans le désert, dans les plus hautes montagnes
Dans les mers gelées de l’Histoire
J’étais inconsolable
Tu étais une colombe évanouie en pleine mer
« Où es-tu ? »
IX
Quand je te retrouvais,
Nous redevenions
Toi et moi
Nous nous emportions et nous nous consommions
Dans les fluides du devenir
C’est ce que nous étions
Amoureux
*
Prologue
Un jour quelqu’un m’a conté
Cette histoire d’amour
Avec la plus grande candeur
C’était l’histoire de la plus grande simplicité
Une évidence même !
Mais, on me demanda d’en secouer les évidences et de
Considérer à nouveau le mystère des hommes et des femmes.
Toi et moi qui parviennent par l’union
À faire ce nous
Ce que nous sommes en bref
Ce n’était pas une mince affaire
Je savais que le langage n’était pas suffisant pour expliquer
Le mystère de l’alliance sacrée
Entre un homme et une femme
C’était à n’y rien comprendre finalement
Une autre histoire d’amour.
Et pourtant, par elle, nous parvenions à faire du monde entier
Notre maison.
Puis, je me suis souvenu de cette pensée
Inoubliable
Qui orne, aujourd’hui encore,
L’entrée du palais Topkapi à Istanbul
Et ma mémoire amoureuse
Si vous gardez vivant le visage de votre bien-aimée
Alors le monde entier sera votre maison…
Cette maison solide comme pierre
Que l’on porte à l’intérieur
Est foyer vivant de l’amour
Et c’est le plus grand des mystères
C’est pourquoi nous aimons le raconter,
À tour de rôle
L’histoire de nos amours 22 February Insula pe Lacul FundeniToujours dans ma recherche d’isles romanes, je décide de visiter une isle bucarestoise. C’est en ligne droite avec l’appartement de Mădălina. Je prends l’avenue Grigorescu et je monte au Nord. Jusqu’à ce que le boulevard fasse cul-de-sac. Ensuite, il y a un marché. Je le contourne. Et là, je descends la petite côte. En bas, le parc Ostrov.
On y voit un lac dont l’eau est brune, stagnante. Puis, cette isle habitée. En fait, c’est une presqu’île.
Il fait 11˚C. Le ciel est bleu. Ensoleillé.
L’isle est fait en long. Comment se nomme-t-elle ? Je l’ignore et aucune carte en fait mention. Selon Valentina, elle se nommerait Ostrov, à l’instar du Parc à l’entrée de l’isle; ce qui est impossible puisque Ostrov signifie «île» en russe. Le pont ne peut s’appeler bridge.
Le lac se nomme Fundeni. Donc je nommerai ces lieux : l’isle du lac Fundeni.
Pour y accéder, on y a aménagé un pont.
Ainsi, pour mieux fraterniser avec les lieux, je décide de suivre le pourtour de l’isle. Contraste effarant avec la ville. Bien que je suis à moins d’un kilomètre de la terrible et joyeuse Bucarest, j’en ressens un calme extraordinaire. La paix stagnante. Comme ces eaux brunes.
Le petit chemin que je suis ressemble à une ruelle. Il n’est pas une voie officielle. Mais, n’est pas un terrain vague. Il est délimité. C’est un chemin non pavé. Boueux. Cette venelle a vue sur cours. Puis, les jeunes enfants des riverains y circulent pour regagner leur maison. Ils entrent donc chez eux par la cour.
Or, côté droit les cours des maisons, côté gauche le rivage du lac Fundeni.
–On sait très bien que les maisons canadiennes en bordures du fleuve étaient tournées vers ce dernier et non vers la route arrière. Ce n’est pas par stupidité anthropologique, c’est tout simplement parce que les Canadiens considéraient le fleuve comme le véritable boulevard, plutôt que le petit sentier boueux derrière leur maison.
Sur cette isle, je constate que le lac n’occupe pas cette même fonction. Les maisons lui tournent le dos. Toutefois, des portes sont aménagées sur les clôtures des cours. Les riverains y sortent de temps à autres.
Ainsi en est-il du vieil homme, les deux pieds dans le lac, qui lave son balai et sa chaudière. Je le regarde qui me regarde. Méfiance. Je suis un étranger. Cela est écrit sur mon visage. Mais pourquoi, marcher sur cette route presque privée, bref cette ruelle?
La voisine du vieil homme sort avec quatre bouteilles vides de plastique en main. Rapidement, ces objets domestiques se retrouvent dans le lac.
Le rivage est infesté de déchets domestiques. Je sens les déjections riveraines et je peux même apercevoir les conduits déverser des eaux usées dans le lac. La plage en est totalement infestée.
Approchant un cul-de-sac, je fais demi-tour. Des enfants au loin jouent au football. Je suis étranger à ces lieux. Suspect, je sens que je dois retourner d’où je suis arrivé. Et pour cause, le vieil homme m’observe encore avec grande méfiance. Si bien que je décide de me diriger vers lui.
Buna ziua domnul ! Este una insula, aici?
Question stupide et évidente qui me rend encore plus suspect.
Bien sûr que c’est une isle!
Cum sa numeste insula?
Elle n’a pas de nom! Maintenant dégage, Canadien errant!
Suspect comme un coureur de ruelle, je reviens au point de départ. Je me dis, s’il est difficile de libre circuler dans les ruelles montréalaises, combien est-il difficile d’en faire autant ici. Moi qui suis un étranger, un barbare qui bégaie. Sentant qu'on dévisage mon étrangeté, je n’ose photographier cet exotique chemin de l'esprit. S’il est difficile dans les ruelles montréalaises de photographier les islots, l’intimité des cours, vous imaginez ce que cela peut être, ici, sur cette isle bucarestoise?
Je reviens donc sur le chemin principal de l’isle. Ici, j’y ai droit. En effet, il y a un trottoir et des vidanges. Dans la cour d’une maison qui affiche les armoiries roumaines, on entend de la musique grecque. Du bouzoukis. Je pense à Andrew. Puis ensuite, ce sont des airs de Manele gitans. Sur cette isle, les puits sont dans les cours et non pas à la disposition de tous comme dans le traditionnel village roumain.
Des femmes discutent dans un coin. L’une d’elle se plaint que sa fille est encore malade. Puisqu’il est 3h00 de l'après-midi, plusieurs enfants reviennent des classes.
Sur cette isle, certaines maisons sont dévastées alors que d’autres sont de resplendissant manoir. Un manque d’harmonie, un contraste baroque.
Dans toutes les cours, on peut voir de pesantes vignes. On écoute souffler la lenteur du monde. Le rythme d'une vigne croissante, coupée de la ville. Des chiens dorment sur les toits des maisons.
Une maison grillagée avec l’effigie roumaine et celle de l’Union Européenne. Je devine qu’il s’agit d’une résidence institutionnelle, puisque c’est la seule qui possède du vert gazon sur son terrain.
Je déambule plus d'une heure.
En quittant l’isle, je rencontre deux jeunes filles qui reviennent de la petite école. L’une d’elle, Valentina (Vali, pour les intimes), me demande ce que je photographie. Et moi de répondre: l’eau, les arbres et le lac !
Percevant que je suis un étranger, elle me demande d’où je viens. Du Canada, je réponds. Fascinées qu’un Canadien puisse photographier une telle isle, elles s’entretiennent avec moi un moment. Valentina connaît l’espagnol.
J’en profite alors pour leur demander comment se nomme l’isle.
Hésitation. Aucun nom, sinon Ostrov...
Un nom russe ? Je repars bredouille de toponymie.
Je retrouve le trafic, la foule et la rue.
Oui, c’était une véritable expérience d’insularité. SnagovJuillet 2005, j’avais lu l’essai Dracula de Matei Cazacu. L’auteur relatait la mort de Vlad Ţepeş. Un coup surprise dans le dos. Puis, la décapitation du prince terrible. Vainqueurs, les Turcs fêtaient leur triomphe en paradant aux quatre coins de l’Anatolie avec la tête de Dracula à la pointe d’une longue lance. On enterra le corps de Dracula dans le monastère de Snagov, situé sur une île du lac du même nom.
Un peu moins de 500 ans plus tard, au vingtième siècle, des fouilles archéologiques ont été entreprises. On a retrouvé le tombeau de Dracula. Mais –surprise!–, il était vide lorsqu’on l’a ouvert. Dracula était-il un véritable mort vivant ? L’imaginaire continue d’en être alimenté.
On fit alors d’autres recherches. Plus profondément enfoui, on retrouva le corps de Dracula. Il était à trois mètres de profondeur sous le tombeau. Fait étrange : le squelette était doté encore du crâne alors qu’on le savait décapité.
Plusieurs explications possibles : soit qu'il s’agit d’une autre dépouille; soit qu’il s’agit de Dracula, qui n’aurait cependant pas été décapité comme le veut les documents historiques. Il existe une troisième explication: lorsqu'on a tué l'Empaleur, il est possible que les Turcs n'aient pris que le visage faciale et aient ainsi laissé le crâne à la dépouille. Il semblerait que les Turcs procédaient souvent ainsi.
Bref, même mort, Dracula nourrit toujours l’imaginaire.
*
J’avais donc entendu parler de cette histoire et j’avais surtout envie de photographier le lac Snagov, trouvant ainsi prétexte pour échapper à la Joyeuse Bucarest.
À la Piaţa Presei Libere, j’attends un bus (443) pour aller à Snagov. Il fait froid. Une heure plus tard, arrive enfin le bus 446. Je demande au chauffeur s’il va à Snagov. Vis-à-vis de sa réponse positive, je grimpe dans le car. Il fait si froid.
Saftica, Boleşti, Ghermania. J’arrive à Snagov vers 12h30.
Malgré la légende de Dracula, personne ne semble s’en faire pour ce héros national. (En Roumanie, Dracula n’a rien d’un vampire. Il est un illustre prince qui a fait campagne contre les envahisseurs turcs.) Pourquoi, se demandent les locaux, autant de touristes occidentaux viennent-ils s’abrutir dans ce monastère ou gît la dépouille de l'Empaleur, en région rurale, alors que le Monastère Căldăruşani est certes plus intéressant ? Pourquoi les touristes occidentaux confondent-ils un vampire de la littérature fantastique avec un voïvode du Moyen-Âge ? Qui a dit que la littérature n’était que pelletage de nuages ?
Plusieurs jeunes adolescents débarquent du car. J’en fais de même!
Me voici à Snagov. Le lac est immense avec plusieurs bras.
Au petit restaurant Pizza, je fais la rencontre de Jean-Luc Michel et Nicoleta Basma, directeurs d’une fabrique de bétonnières à trois kilomètres de Snagov. Le couple m’invite à leur table et s’offre même de payer mon repas. J’accepte l’offre avec gêne. Je leur informe de mon intention touristique d’aller sur l’île pour y photographier le monastère.
La saison n’est pas bonne selon eux. Il faut louer une barque et le type qui fait la location est en vacances. Un lundi avant-midi de février. Saison touristique morte. Il faut revenir le week-end.
Nicoleta s’offre cependant de m’accompagner et de me faire visiter (en voiture) la région, dont le monastère Căldăruşani. Ce qui somme toute est beaucoup plus agréable. L'idée me plaît. J’accepte volontiers.
Auparavant, m’annonce le couple, il faut passer à la fabrique Betoniera Noel.
Jean-Luc me fait visiter sa fabrique. Il en est fier. Il emploie 30 employés qui fabriquent par soudure et assemblage plus de 100 bétonnières (180 litres) par jour pour utilisation personnelle et professionnelle.
Je remarque que tous les employés de la région viennent au travail en vélo. De ce fait, Jean-Luc a fait poser un parc pour les bicyclettes.
Il m'informe de son désir de développer d’autres projets d’entreprises. Faire du commerce avec la Chine. Il profite du fait que la Roumanie soit un pays d’expansion pour faire fortune. Présentement, sa fabrique ne fait que dans l’exportation.
Le pognon, il est à faire en Roumanie, hein? Tu vois, dit-il, il y a deux ans, les gens, ici, roulaient en charrette, et maintenant, ils roulent tous en Passat...
Au bout d’une heure, Nicoleta se pointe dans notre bureau. Elle est prête à me faire visiter la région.
Nous roulons sur des routes trouées de campagne. Nicoleta semble connaître la région par coeur. Ça, c’est la maison du frère untel ! Ça, c’est la maison de machin ! Voilà le dispensaire du médecin, le presbytère...
Nous arrêtons devant le parvis de la biserica de Gruiu. Je photographie la troiţa, le cimetière et la petite école de village qui se situe sur le même terrain. Les icônes sur l’église son vieilles et auraient besoin d’être restaurées. Mais, comme c’est souvent le cas, le manque d’argent à priorité sur la ruine...
Nicoleta m’explique que, autrefois, les villageois roumains construisaient des puits aux abords des routes, laissant ainsi l’eau à la portée des villageois, des passants, des pèlerins, et cetera. L’eau est pour tous. L’eau n’est pas propriété.
Le long de la route, pleins de paysans avec charrettes et chevaux. Des maisons dévastées. Des poules, des coqs. Des veaux broutant. Des chats et des chiens. Des vergers. Des champs.
Nous arrivons enfin au Monastère Căldăruşani. À 30 Kilomètres de Bucarest (par la route de Ploieşti) existe un monastère voïvodal du 18ème siècle. Il a accueilli une école de musique, de peinture et de sculpture dans laquelle le peintre Nicolae Grigorescu a étudié dans la seconde moitié du 19ème siècle.
Le monastère a été construit en 1638 sous la supervision de Matei Basarab. Dans la cour du monastère, on croit reconnaître le style han. Comme le Hanul Manuc de Bucarest. Il s’agit du style d’auberge qui était construit en Valachie au 18ème siècle; auberge qui n’est pas sans rappeler les Caravanes Sérail Turco-Mongol. D’ailleurs, on a essayé de me convaincre que le Hanul Manuc est d’origine roumaine... Je n’y ai jamais mordu. Dès mes premiers pas à Bucarest, je savais que c’était oriental, turc. Et pour cause, Manuk est un nom arménien...
Donc, architecture de style han qui invite tous les pèlerins spirituels à faire halte et à méditer aux abords du superbe lac Căldăruşani. Je le photographie. Je sillonne un petit sentier tout près de vergers odoriférants. De resplendissants pins rappellent la nordicité du pays.
En fin, une icône de Jean le Baptiste en train de se faire décapiter.
Dans l’église, je rencontre un moine qui me parle en français. Il connaît les 4 églises orthodoxes roumaines de Montréal. Je n'en connais que deux! Nicoleta, qui m’a laissé visiter seul l’Église, parce qu’elle n’a pas la tête couverte, explique au moine que j’ai une amoureuse orthodoxe. Alors, le moine me demande si je vais me marier dans une église orthodoxe de Roumanie. Ouf! Moi, pauvre Canadien, 1- est-ce que je vais me marier? 2- est-ce que je vais me marier à l’orthodoxe? 3- Est-ce que je vais me marier à l’orthodoxe en Roumanie?... trop d’indiscrétions. Et je ne peux faire semblant de ne pas comprendre... Cela a été posé dans ma langue maternelle...
Sur le chemin du retour, j’aimerais bien que l’on s’arrête pour photographier des ruines dépotoirs. Mais cela est gênant de demander à une personne de la communauté d’arrêter la voiture pour photographier le désoeuvrement, la honte. Surtout avec une personne de la communauté. Alors, je préfère utiliser le mental picture.
De retour à la fabrique, j’attends cinq heures pour rentrer avec trois employés qui retournent directement à Bucarest. Ils me déposent à la Piaţa Presei Libere. 21 February Promenades bucarestoises10 février 2007. Voilà un an que je n’ai pas mis le pied en Roumanie. Je me sens démuni. Je ne reconnais plus la ville que j’ai habitée (6 mois). Je me sens à nouveau étranger; sentiment que je pouvais évacuer auparavant en mettant de l’avant les impératifs professionnels du séjour : j’œuvrais pour la francophonie. Aujourd’hui mon séjour est entièrement touristique.
Une chance que Mădălina est avec moi. Elle a de jolis yeux bruns et doux. Des yeux qui me parlent d’amour. Une chance qu’elle est là...
On dit que le bonheur est dans les petites choses simples.
Invitation à y goûter : 2 cuillères rasées pour 400 ml d’eau à 100˚C en 5 min.
Nous sortons dehors. Sector 3. Périphérie de Bucarest.
Au Parcul Ior, se trouve l’Isle du Pensionnaire. Il y a des pins, des saules pleureurs, des vinaigriers. Des colverts et des canards.
Aménagement improvisé. Quelques enfants.
Mădălina et moi nous demandons pourquoi le Parc Ior n’est pas mieux aménagé. Il ne faut pas cependant négligé les efforts du maire du Sector 3 pour revitaliser l’âme du quartier. Ainsi, plusieurs grillages bloquent la venue de chiens errants dans les parcs pour enfants. De plus, on a aménagé des carrés de sable, glissades et balançoires pour enfants.
Une patinoire dont la glace –il fait 15˚C– tient miraculeusement le coup. Comme moi d’ailleurs.
Je suis un peu fatigué.
J’aime toujours Bucarest.
*
Les parcs aussi apportaient une touche spécifique. Bucarest commença par être une ville verte, avec plus de végétation que d’espaces construits. Le parc central de la ville, appelé Cişmigiu (du turc « celui qui s’occupe des fontaines », cişmea signifiant « fontaine »), fut, sous sa première forme, aménagé, vers la moitié du dix-neuvième siècle, à l’emplacement d’un marais, par l’architecte paysagiste allemand Wilhem Meyer.
Lucian Boia
*
Au musée du paysan. Notes en vrac sur les us et coutumes roumaines.
40 jours après le décès d’une personne, on accroche une croix à un arbre pour son repos éternel. On lui fait du pain (en rond).
Tous les manuscrits religieux qui ont plus de 60 ans sont écrits avec l’alphabet cyrillique.
La Troiţa est un lieu de prière, une sorte d’autel miniature que l’on place aux abords des routes dans les villages. Substitut de Biserica. Elle est faite de bois et couverte de branches d’écorce. Pour repousser les mauvais esprits, on met du basilique et on couvre les icônes d’un voile blanc.
Sur un tapis, les inscriptions suivantes : Hactacia CPAXZCOYIACA
Position spécifique des doigts sur les icônes. (Voir mes plans.) Une icône de Jean le Baptiste perdant la tête.
Il y a une pièce avec une école de campagne. Mădălina y reconnaît un décor familier. Des comptines sont affichées sur le mur. Elle me les chante. D’autres types d’explications figurent aussi sur les murs :
Nous ne cherchons pas à démontrer l’ancienneté, la beauté, la force et l’organisation d’une culture en voie d’extinction. En revanche, le passé nous intéresse dans la mesure où nous avons un présent et un futur. Nous voulons montrer la pauvreté de l’homme d’aujourd’hui. Sa pauvreté par rapport à ces ancêtres.
The more you advance towards the East, the more people you will find sitting on the ground.
Une poignée de qualités inhérentes à l’art savant, introduite dans l’univers modeste du village roumain : l’harmonie, la vivacité, le sens profond de la diversité et de la répétition. Les hommes qui ont fait ces objets étaient riches depuis bien longtemps. Leurs objets étaient vigoureux parce qu’ils harmonisaient de manière parfaite la fonction de la forme. Ils savaient bien danser la matière.
Pourquoi Triomphe ?
Parce que les hommes furent des vainqueurs. Leurs victoires furent nobles parce qu’ils n’en avaient pas conscience.
*
Mădălina et moi discutons du passé et nous nous demandons pourquoi les gens craignent le présent/futur et pourquoi ils sont si nostalgiques du passé. Pourquoi l’esprit passéiste voit-il l’homme moderne si pauvre spirituellement? Pourquoi l’homme du passé est-il plus riche que son contemporain?
Mădălina n’est pas d’accord avec cette pensée...
La réflexion se poursuit au sujet de la désuétude du nationalisme. Au moment où j’écris ces lignes (dehors près de l’athénée de Bucarest) je suis à quelques minutes de voir le documentaire The Corporation que j’ai déjà vu avec Mathieu et François en 2004. C’est la semaine de la mondialisation à l’Institut Français de Bucarest. À l’affiche à la salle Elvira Popescu, des films sur la mondialisation : nous irons voir aussi Mondovino. Or, s’il est un obstacle au nationalisme, c’est bien la globalisation qu’entraîne la mondialisation.
*
Le nationalisme des Roumains ne se manifeste guère quand il s’agit des traces palpables du passé : il sert à marquer l’identité, et à se démarquer des autres, mais non à conserver les monuments historiques. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les Bucarestois effacent leur passé, ou ils le laissent s’effacer lui-même : signe d’une histoire instable, mais aussi d’un comportement instable.
Lucian Boia
*
Je flâne en solitaire dans la joyeuse Bucarest aujourd’hui...
Si un an plus tôt, la ville me paraissait de gris en plus noir, je la trouve aujourd’hui très colorée, animée et vivante... Si tout me paraissait morne il y a un an, aujourd’hui ma perception a changé.
Alchimie.
Bucarest brille par ses projets immobiliers en chantier (şantier în lucru). Serait-ce l’effet prometteur (promoteur) de la récente adhésion à l’Union Européenne. Couleurs de février.
Ô certes, l’aménagement de la ville est encore fortement improvisé. Mais tout semble bouger, klaxonner, au son de la drill, de la grue charroyant. Bucarest se refait une beauté. À travers ce brouhaha.
Il y a cette architecture coquette des maisons bucarestoises, artisanales, fort remarquables des années révolues. Dans un paysage hautement improvisé. Un travail de restauration de ces trésors perdus serait hautement apprécié, voire inespéré. Maisons sont malheureusement trop souvent laissées à l’abandon.
Qu’il est agréable de flâner et de se perdre dans ses rues loufoques et improvisées (à l’image de mes déambulations). Bucarest est une ville qui se donne à fouiner. C’est peut-être pour cela qu’il y a autant de chiens errants fouineurs.
Ne suis-je pas, moi-même, un chien errant fouineur?
Le Bucarest moderne et le Bucarest traditionnel transparaissaient à chaque pas, en une synthèse contradictoire non dénuée de charme.
Lucian Boia
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J’écris ces lignes dehors. Le temps le permet. Et je n’ose entrer dans un café enfumé et dépenser mon argent pour écrire ceci. On devient vite intolérant à la fumée.
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Je suis allé à Cartureşti aujourd’hui. J’ai acheté la traduction roumaine de Yeni Hayat d’Orhan Pamuk ( Viaţa cea nouă ). La vie nouvelle, c’est pour Mădălina.
Elle est devenue une femme. Une jolie femme. Elle est vraiment sympathique. Elle rit avec l’existence. Propre et soignée, elle est méticuleuse. Elle est douce et gentille.
Je la regardais dormir. Et je me suis dit que c’est bien elle. Hier, elle m’a dit que j’étais un homme à marier.
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Les Roumaines, quand elles marchent entre copines, elles se tiennent bras dessus, bras dessous. Lorsqu’un Roumain porte ou apporte une fleur, il la tient par la tige, la tête baissée vers le sol pour ne pas l’abymer.
Y a-t-il un sentiment roumain de l’être ? (Noïca)
Orient, religion orthodoxe, langue latine...
Boia pensait que, en dépit de la langue, les Roumains étaient plus Slave que les Polonais, par exemple.
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Biserica Ortodoxa Sfântul Nicolae Biserica Studenţilor.
Construite à l’initiative de l’ambassadeur russe par la famille tsariste des romanoves. 1905-1909. But : être la chapelle de l’ambassade russe. Construite par des Russes et des Italiens.
Selon les plans de l’architecture russe, Preobrajensky, la construction a coûté 600 000 Roubles d’or.
Faite de briques pressées et de pierres. Elle a 7 clochés.
Des peintures de Vassiliev.
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Bucarest s’est développé contre son passé. La détérioration des palais princiers et la disparition de la Damboviţa s’inscrivent dans cette tendance. Aujourd’hui, les ensembles d’immeubles, construits pendant la période communiste, représentent trois quarts de la ville. Les Bucarestois sont devenus une espèce humaine d’appartements.
Lucian Boia
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14 février 2007
Journée errante. Je me suis levé à 9h09 am pour ainsi éviter la visite quotidienne de Magda, la soeur de la coloc de Mădălina. Et bien sûr, Magda est arrivée à 9h21 am. Alors j’ai fait mon café et je lui ai dit que je partirais visiter des musées à l’improviste plutôt que d’aller à Snagov comme était mon plan initial. Une heure plus tard, je la quittai.
Dehors, mon intention est de photographier l’usine nucléaire (ou thermique). Mais il y a trop de brouillard. Je ne peux le faire. (Cela sera fait le jour suivant).
Je continue ma route jusqu’au Bucureşti Mall (Vitan) À l’intérieur du centre d’achat, un sentiment de déjà-vu. Et pour cause, je suis déjà venu ici voir des films au Multiplex. Il y a un méga marché. J’y entre. À l’intérieur, ils ont des Purcari (Cahors) vin de dessert.
En sortant, j’achète une petite pile dans un photo shop pour mon vieil appareil photo Canon 1975.
Je sors du mall et poursuis ma route vers Piaţa Unirii. En route, près de la Damboviţa, je vois la Bibliothèque Nationale –1989– dont le père de Dana (amie de Mădălina) a participé à l’élaboration des plans d’architecture. Un beau monument. Solide et durable. Pas comme notre nouvelle bibliothèque nationale.
Hélas! C’est une coquille vide. La structure est en place. Mais le bâtiment n’est pas terminé et il semble laissé à l’abandon depuis près de 10 ans à en croire les inscriptions sur le şantier in lucru. Pourtant, la grue y est toujours. Les échafaudages, rouillées, y sont. Pourquoi avoir laissé tomber ce monument massif de pierres?
L’actuelle bibliothèque nationale de Bucarest est située près de Lipscani et de l’Université. Que devons-nous conclure de ce projet interminé ?
Je poursuis ma route et me fais interpeller par une miss Iaurt avec un chestionar. Holy shit ! me dis-je. Ce ne sera pas long, qu’elle me dit. Seulement 5 minutes. Ce sont toujours de longues minutes qui frisent la demi-heure avec eux.
J’accepte mollement.
Je goûte l’échantillon 818 et 864.
Ouf! Un Canadien n’est-il pas tenu de ne pas remplir un questionnaire qui a pour but de tester des échantillons de yogourt pour fixer la mise en marché de nouveaux produits qui seront mangés par des Roumains dans moins d'un an? Moi, je n’y serai plus. Mais la miss Iaurt semble épuisée par cette cueillette d’information qualitative. Alors elle me demande de mentir à sa supérieure.
Ce que j’accepte de faire, mollement. Aussi mou que la texture du futur produit mis en marché bientôt.
Pour me remercier, elle m’offre 100 grammes de café.
Je me rends ensuite à l’antenne régionale de l’Organisation internationale de la Francophonie. La femme de ménage, Flora, m’apprend qu’Éric Thibault est à l’hôpital. Il est malade (bolnav). Claudia Plesa, qui est maintenant l’adjointe d’Éric, m’informe que ce dernier a été happé par un trolley bus!
Holy shit!
Il va bien maintenant. On lui a fait une opération. On lui a arraché la rate. Il est à Spital Universită.
Je me fixe pour objectif de me rendre à l’hôpital. Près de l’Université, je demande à deux portiers d’hôtel de m’expliquer le chemin pour aller à l’hôpital. Quand ils voient que je suis franco, ils se mettent à faire des blagues : ils comparent le président de la République française, Jacques Chirac, au dictateur communiste roumain Nicolae Ceauşescu. Je ris avec eux. Ils en sont étonnés. Pas le temps de leur expliquer que je suis Canadien français. Ils m’expliquent le chemin. Deux hôpitaux portent le même nom à Bucarest. Alors, je choisis l’hôpital des urgences sur le boulevard Stefan cel Mare.
Je m’y dirige. Chemin faisant, je croise ironiquement un panneau de circulation sur lequel est inscrit Stop accidentelor rutiere ! Viaţa are prioritare !
Arrivé à l’hôpital, je ne trouve pas d’indications pour rendre visite aux patients, malgré la présence d’un kiosque d’info (qui est fermé).
Éric est-il vraiment ici ? (Ce soir, quand j’appellerai Adriana, j’apprendrai qu’Éric n’est même pas dans cet hôpital). Voyant mon entreprise futile, presque inutile, je repars. En chemin, je photographie un panneau de signalisation pour sa curiosité presque insolite : une voiture qui semble exploser ! Ce panneau serait génial à Bagdad, Irak. (Il ne faut pas en rire, Julien, mauvais garçon !)
Là où je l’ai laissée la dernière fois, je décide d’aller chercher la Lada la plus poétique du monde. Presque deux ans plus tard, elle y est toujours. Elle est stationnée au même endroit, sous le même arbre. Elle est délavée. Corrosive. Je la photographie de nouveau. C’est bien la seule chose qui n’ait pas changé dans cette ville.
Tristesse : mon photographe sur le boulevard Regina Elisabeth n’a plus boutique. Maintenant, c’est la Transilvania Banc qui a pris place. Merde! Ce type était vraiment un remarquable artisan du développement de la photo...
Je retourne vers Piaţa Victoria par le chemin Kisselef. Arrivé au square, une manifestation syndicale de chauffeurs de Métro devant le parlement. Ma caméra les a salués!
Dans le métro gréviste de la station Piaţa Victoria à Gara de Nord, une enfant romanichelle joue de l’accordéon. On se croirait dans un film. Au temps des gitans.
Ce qui n’a pas lieu dans les nouveaux wagons Bombardier qui sont policés. 18 February Une isle latine dans une mer slave ?Constitué de prêt-à-penser, d’images toutes faites et de lieux communs, le cliché est un recours fort utile qu’utilisent les hommes pour communiquer chaque jour. C’est facile et pratique. Par économie et paresse, le cliché évite d’expliciter une pensée, de verbaliser –parler demande un déploiement physique intense– et refuse d’ouvrir le débat intellectuel.
Une fois le cliché énoncé, que reste-il? Les clichés ont cette superbe fonction d’évacuer la réflexion.
Il est un cliché souvent utilisé au sujet de la langue roumaine et de la Roumanie dans les Pays de l’Europe centrale et orientale (PECO) : une Isle latine dans une mer slave...
Ce que j’aime de ce cliché, c’est sa résonance géographique.
Depuis, deux ans je cherche à épuiser ce cliché. Moi qui suis géopoéticien, je cherche la marée slave et les isles romanes. Comme une sorte de refuge. Je cherche ces maisons paysage
L’image de l’isle évoque le lieu isolé, circonscrit, mais aussi exotique. Un trésor. Une sorte de refuge. Ce qui implique également une limite, une frontière : la mer slave environnante.
Analysons donc ce cliché image.
Une isle sur le bout de la langue
Sur le plan linguistique, il ne fait aucun doute de cette évidente vérité. Géographiquement, la Grande Roumanie est le seul pays de langue latine de l’Europe centrale et orientale [[ la Moldavie, pays de langue roumaine et ancienne région de la Grande Roumanie (1920-1941), historiquement la Bessarabie, est aussi un pays latin, dont la langue officielle a longtemps été celle de l’élite russo-ukrainienne. 70 % de sa population est roumaine. Le cliché semble cependant écarter la Moldavie]]. La mer slave est ainsi constituée de plusieurs minis courants serbo-croates, magyars, slovaques, ukrainiens, polonais, bulgares... Comment la langue roumaine a-t-elle pu survivre à ce naufrage et ces marées linguistiques? La réponse est peut-être à l'intérieur même du cliché : elle a trouvé une isle! La langue a campé ses assises dans cette isle-refuge. Elle s’est dotée d’un territoire linguistique qui a perduré durant les siècles.
Cela nous amène à interroger l’aspect historique du cliché. En effet, dans l’histoire roumaine, y a-t-il eu des moments forts et constitutifs pour l’érection insulaire de la Roumanie latine?
Il nous faut donc revenir sur un aspect du cliché : la solitude, l’isolement qu’évoque l’isle. Si la Roumanie a longtemps été une isle linguistique, cela pourrait être attribuable -je force un peu la note- à sa situation géographique qui l’aurait isolée.
La situation géographique particulière lors des conquêtes turques
On le sait, les Turcs ont éprouvé plusieurs difficultés à conquérir et à occuper efficacement les états roumains : Valachie, Transylvanie, Bessarabie. L’occupation fut périodique et non efficace. Franchir le nord du Danube par voie terrestre était toujours une entreprise laborieuse pour les troupes ottomanes en raison de la résistance et des campagnes militaires des voïvodes (Vlad Ţepeş dit Dracula, Mihai Bravu et Stefan cel Mare pour ne citer qu’eux), mais aussi aussi en raison de la situation géographique et climatique qui, parfois, voire souvent, compliquait la logistique et la tactique de conquête de petites bourgades latines isolées en hautes montagnes ou creux dans les bois. En effet, les Turcs devaient sillonner des chemins et des bois complètement enneigés pour trouver des petits villages au-delà des forêts sauvages (traduction littérale de Transilvania). Et le tribut que payaient les sujets roumains n’étaient pas aussi profitable que ce que coûtait au Sultan le déploiement des troupes et l’occupation.
Et, il faut bien le dire, les Sultans préféraient conquérir les isles royales austro-hongroises, plus prospères à leurs yeux. L’empire ottoman se contentait que du Sud du Danube (l’actuelle isle de Bulgarie). Bref, on ne voyait pas l’intérêt de s’appauvrir et de s’acharner sur cette isle latine isolée.
Aujourd’hui, la présence turque est encore visible en Roumanie, à Constanţa et tout le long du littoral de la mer noire... (Lieux qui étaient fort accessible par voie fluviale).
Est-ce donc la situation géographique avantageuse qui a permis à la Roumanie de perdurer ? Peut-être en faible partie. Toutefois, aucun historien ne se risquerait d'envisager l'insularité avantageuse des états roumains au Moyen-Âge pour expliquer la laborieuse progression ottomane au Nord du Danube et les impacts que cela représente pour l’Europe moyenâgeuse et la configuration géopolitique de l’actuelle Europe.
Je me plais seulement à imaginer l'effet qu'a put produire l'insularité de la Roumanie sur les troupes turques.
La civilisation romaine... une isle en dérive
Par ailleurs, lorsque les historiens se prononcent sur l’origine civilisationel de la Roumanie, plusieurs incertitudes planent : les Roumains sont-ils des Daces romanisés ou des migrants romains ou encore Autre. Au quatre coin de l’Isle latine, on peut apercevoir aujourd’hui une statue de Romulus et Remus mangeant à même le sein nourricier de la louve pleurant ses petits disparus. Image romaine des origines : les Roumains tiennent par le fait même à souligner leur latinité, avec l’image de ces orphelins échoués comme une épave sombrée sur cette isle.
Sur le plan de la solitude latine, une seule image me vient en tête : la tristesse d’Ovide pleurant son exil à Tomis devant le Pont Euxin (l’actuelle Constanţa, aux abords de la Mer noire).
Sinon, on sait combien la civilisation roumaine a subi plusieurs dérives et naufrages qui ne sont pas toujours latins... Plusieurs bouteilles lancées à la mer et attraper par une main autre.
La Roumanie est aussi l’orthodoxie de Constantinople et de la Russie, l’orient et son esprit nomade. De plus, la civilisation roumaine ne s’est-elle pas abreuvée de cette eau slave, de cette mer nourricière?
Une isle exotique et métisse? Hybride.
En elle-même, la civilisation roumaine comporte un vaste archipel.
La Roumanie n'est pas une isle
Les Roumains sont-ils des Insulaires? Outre sur le plan linguistique, le cliché n'a pas d'autre résonance. L'insularité historique de la Roumanie n’est qu'une utopie, voire une atopie. Un rêve échoué d’Atlantide!
Seul le parti communiste de Roumanie, aux yeux de l’Occident capitaliste, est venu bien près d’insulariser la Roumanie. Mais ce cas de figure m'évoque bien plus la mise en quarantaine que l'image exotique des joyeux naufragés!
Ériger le sentiment roumain de l’être comme une isle serait sans doute une entreprise risquée, bourrée d'écueils et d'échoueries.
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J’écris ces lignes dans le Parc d’Ior, devant un petit lac sur lequel on a aménagé des Isles. L’Isle du Pensionnaire entre autres. Au moment où j'évalue le degré d'insularité de la Roumanie, on peut voir un bateau échoué.
Si le pavillon roumain était le seul sur cette isle latine, aujourd'hui, en 2007, on y a planté un second sur son socle depuis un mois : le drapeau de l’Union Européenne.
Mădălina en est un peu sceptique...
Moi je dis que cela est fait par l’expression démocratique –même si 45% des Européens, en 2005, étaient contre l’adhésion de cette Isle dans leur continent!– et maintenant tout est en place pour continuer ce projet fédératif et économique.
Cette adhésion représente un pont ou un radeau pour rejoindre le continent économique et –rêvons un peu!– la culture fondamentale (au sens de Kenneth White).
Bucarest offre aujourd’hui plusieurs échoueries, plusieurs şantier in lucru, pour voguer en toute quiétude sur la mer continent européenne.
Je continue donc de chercher les isles, lignes de forces. Comme ces oiseaux migrateurs qui arrêtent, d’isles en isles dans le Delta du Danube.
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Pour des raisons idéologiques, l’unité a toujours été prônée en Roumanie. Mais ce qui frappe dans le pays, à l’inverse, c’est la variété des choses et des gens. Il n’y a pas de paysage type, pas plus que n’existe le Roumain type : la Roumanie est un kaléidoscope de paysages et de gens.
Lucian Boia 16 February Santier In LucruLa drill drible draga
La drill drible draga et je nage
Dans les sables de cette isle
Poc, toc et pac
Trictrac
Dans le trafic et mat
Şantier în lucru
Qui l’eut cru?
Grande grue ailée
Martèle le nouveau visage
Machiaj de la joyeuse bucur
Pimpant pimpon tympans
Tampon ampoule de foule
Pare-chocs à choc à chaque
Rue se rue rue ruse
Tohu-bohu dansant brouhaha
Foudroyant poudroyant
Nous sommes bien vivants
Hobbies iubi doux
Oui Draga!
Aujourd’hui et demain
Drible la drill draga
Et les nuées de poussières
Que tu éponges tous les soirs sur ton visage
Ne sont-ils pas d’autres rêves à l’abordage? 07 February Qu'est-ce qu'une atopie ?Dans le domaine de la médecine, une atopie désigne certaines manifestations morbides allergiques locales survenant de manière apparemment spontanée chez un sujet prédisposé.
Il semblerait que le mot Atopie provienne du grec: a- (sans) et topo- (lieu) et signifierait «sans lieu». Cependant, il existe une autre acception qui semble être liée cette fois-ci au concept d'utopie. Qu'est-ce qu'une atopie ?
Pour l'instant, je ne peux m'expliquer ce flou conceptuel... 26 January Géopoétique & humanisme: phénomène de l'êtreLorsque nous avons tué Dieu, nous avons aussi tué notre infinitude. Malgré tous nos efforts, nous avons essayé tant bien que mal de fonder de nouveaux refuges humains, de modestes transcendances à hauteur d’hommes, donc limitées et/ou enclines à la faillite.
Pour camper son existence, l'Homme recherche cependant ce rocher solide et durable qu'aucun magma ou lave volcanique ne saurait effacer de sa mémoire préhistorique.
Il se sait fini! Soit! Mais cela ne signifie aucunement qu'il a fini d’être humain. Au contraire, il peut compter sur le support de l'être, qui est vivant, existant. Et c'est l'homme qui en est le berger, comme le formule Martin Heidegger.
Nous avons donc la responsabilité de continuer d’humaniser le monde et de faire valoir cet être-jeté-là! Tant et aussi longtemps que nous consacrerons notre énergie biologique à maintenir notre condition d’homme et d’être à fond -le temps biologique d’une vie-, l’homme sera. C'est pour cette raison que nous nous y intéressons.
Cela ouvre alors le champ de la géopoétique. Selon Kenneth White, la géopoétique est une «tentative d'ouvrir un nouvel espace culturel en revenant à ce qui constitue la base même de toute culture, à savoir le rapport entre l'être humain et la Terre, ce rapprot étant conçu à la fois sur les plans sensible, intellectuel et expressif.» Ce champ culturel s'ouvre entre autres choses sur l'espace vécu et l'espace autre. Ils s'intéressent aux figures du dehors; ce qui fait qui nous constitue et qui constitue le protopaysage.
Selon Heidegger, le langage est la maison de l'être... Pour le géopoéticien, le paysage est la maison de l'être. L'habitat intérieur et extérieur du monde environnant comme un champ ouvert de l'esprit. Et l'être tire son énergie dans cette force créatrice qui n'est pas infinie ni trop transcendante, mais qui demeure à hauteur d'homme. Ce qui, somme toute, est bien assez! |
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