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07 agosto Station centrale et autres attentes
Cela commence un 12 janvier 2008 à 16 h 00, à la sortie de l’Université de Sherbrooke à Longueuil. J’ai rendez-vous à 19 h 00 à la station Berri-UQÀM, mais je n’ai aucune envie de retourner chez moi, dans l’est de la ville. Alors j’attendrai quelques heures dans le Quartier latin. Dans cette attente, je ne suis pas seul. Je suis en compagnie de Dostoïevski, bien assis dans un fauteuil de la Bibliothèque nationale du Québec. Mon répit sera cependant de courte durée car, dès 17 h 00, on me prie de bien vouloir quitter les lieux. Fermeture oblige. Me revoilà vers, sur et dans la rue. En face de moi, la Station centrale sur l’îlot du Voyageur. J’ai une pensée alors pour André Carpentier. Tout simplement parce que la veille, André et moi avons suivi une formation Photoshop au laboratoire NT2, tout près d’ici; parce qu’il m’a aussi dit qu’étant jeune, il a dévoré Les possédés que je suis moi-même en train de dévorer; parce qu’il songe aussi organiser une série d’ateliers de création intitulée Au retour des flâneurs, dont le premier aura pour thème «les gares»; et parce qu’il songe davantage à la Station centrale plutôt qu’à la gare Bonaventure ou Windsor lorsqu’il évoque le thème de la gare. Donc, dis-je, devant la Station centrale, tout près du laboratoire NT2 et en compagnie de Dostoïevski, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour André Carpentier. Ce qui est tout à fait prévisible. Je suis si prévisible et si peu original. Selon les socio-psychologues béhavioristes, les motivations et comportements humains seraient déterminés à 88 %. Heureusement pour l’espèce humaine, il nous reste qu’un maigre 12 % pour surprendre et épater la galerie. Ainsi, très prévisible, je traverse la rue en direction de la Station centrale sans prendre mes précautions. Les portes de la gare s’ouvrent automatiquement. Ce qui est pratique pour les voyageurs encombrés de valises. Parlant d’eux, j’en vois qui poussent des Trollers et qui portent un back-pack. Ils font la queue à la billetterie. Machinalement, mes pas me conduisent vers eux; mouvement tout naturel qui me pousse à faire la queue moi aussi pour partir loin, très loin, comme un bohémien. Mais, grâce à ce que Freud appelle le Surmoi, je me ressaisis et me contenterai aujourd’hui de regarder ces voyageurs qui quittent la grisaille montréalaise avec grand envie, me rappelant que je ne peux en faire autant car j’ai un rendez-vous à 19 h 00 et que je ne me suis pas non plus encore acquitté des tâches ménagères cette semaine à la maison –rendant impossible le départ précipité. Puis je ne peux me permette de dépenser de l’argent sans raison valable un billet de bus, même si j’en ai envie… même si… même si… et même si encore… et cetera. Aujourd’hui, je réprimerai mon envie d’exotisme en contemplant plutôt ces visages voyageurs, ces mains qui tiennent des billets. Je resterai planqué devant les cabines téléphoniques qui sont si importantes dans les gares. En effet, j’imagine tous les Jack Kérouac de la terre qui, saouls, ont dû un jour ou l’autre décrocher le combiné téléphonique dans une gare quelconque, signaler le numéro de leur bien-aimée afin de laisser sur la boîte vocale le message suivant : « Salut chérie ! Pour souper, j’ai préparé du lard, des patates et des petits pois. J’ai appelé les Anderson et j’ai annulé leur rendez-vous de demain soir. Pas de chance : j’ai oublié de mettre les ordures au chemin et de nourrir le chien. Je suis présentement à la gare centrale et je sauterai dans le prochain train ou dans le prochain airbus à destination de la pointe d’interrogation. J’espère revenir bientôt. Mais je ne te promets rien. Je rentrerai, disons, seulement lorsque j’aurai atteint la pointe d’exclamation. Je t’aime ! » Fabulation. C’est bien parce que je suis à la Station centrale que je me permets ces rêveries de départ from nowhere to somewhere. Outre quelques amitiés qui se sont prêté à ce jeu, la plupart des voyageurs que j’ai connus avaient leur billet de retour dans leur valise. Ce qui semble aussi le cas de ces voyageurs aujourd’hui. Mais je n’en suis pas aussi certain. Arrivées et départs: deux mouvements fondamentaux dans les gares, les stations de bus, les ports et les aéroports. À cela s’ajoutent aussi le voyage et le retour. Ce sont des dynamiques fort différentes. Dans les aéroports, j’ai vu des voyageurs attristés à l’idée d’être séparés de longues semaines de leurs proches. Avant leur départ, ils serrent leurs proches dans leurs bras et leurs promettent de ne pas les oublier, ils promettent surtout de revenir. Moi, ce qui me fait pleurer, c’est le retour, que je trouve encore plus douloureux. Aujourd’hui, je ne vois pas de visages endoloris. Je suis assis depuis plusieurs minutes près des cabines téléphoniques Bell. J’appelle mon ami Mathieu pour lui dire ceci –comme d’habitude, ce n’est rien d’important, seulement anecdotique– : « en typographie, l’espace fine est une valeur à l’instar du silence sur la partition musicale. » Je sors en fin de la gare et je continue ma route. Non, je ne partirai pas aujourd’hui. Je dois donc des remerciements à Freud qui a inventé le Surmoi, qui, à l’instar du muscle sphinctérien, réprime nos envies. * Après la Station centrale, le bar. Depuis le 31 mai 2006, on ne fume plus dans les bars québécois. Aujourd’hui, je découvre avec horreur, le véritable parfum des bars que la fumée du tabac autrefois masquait. Rien ne peut plus masquer le remugle ambiant. Comme une vérité brutale, on y respire maintenant les doux parfums de sucs gastriques, issus de peines d’amour, qui émanent du plancher; on ressent également l’humidité relative, comme une mousse fraîche de lychen sur un mur de plâtre verdâtre. Les échoueries humaines, autrefois, se perdaient tous dans la fumée d’un monde meilleure. Rue Saint-Denis. Le vendeur de L’itinéraire crie à tue-tête qu’il a un journal à vendre. Il cible un petit groupe réuni à la sortie d’un bar, qui fume et qui fait mine de l’ignorer tout en gesticulant. Quelle n’est pas la réaction du vendeur ambulant lorsqu’il prend conscience qu’il crie depuis plusieurs minutes à un groupe de sourds-muets. 16 marzo Journal de PaltinisVoulant échapper à l’urbanité étouffante, Mădălina et moi choisissons de nous rendre à Păltiniş pour nous y reposer quelques jours. L’idée m’enchante puisque je sais qu’en ces lieux est associée entre autres choses la philosophie roumaine.
Emil Cioran est natif de la région (Răşinari, le village voisin). Son frère, qui n’a pas été tenté par l’exil, y vit toujours. C’est aussi le lieu qu’a choisi le philosophe Constantin Noica pour se retirer en toute oisiveté intellectuelle. En ce lieu retiré, Noica a trouvé le souffle inspiratoire pour écrire Le sentiment roumain de l’être et Les six maladies de l’homme moderne. On le sait, cette station a inspiré Le journal de Păltiniş de Gabriel Liiceanu qui y décrit tout son cheminement intellectuel et philosophique ainsi que ses échanges avec Noica. Je sais qu’on associe aussi cette région à Lucian Blaga...
Si pour moi Păltiniş est synonyme de philosophie, c’est aussi la plus vieille et la plus haute station de montagne en Roumanie. Le lieu où l’on pouvait, en toute quiétude, libre penser sans même craindre les représailles autarciques.
Je suis bien décidé de trouver refuge en haute montagne et la cabane des Ours me semble être un gîte fort prometteur.
*
Nous sommes arrivés à la station vers 17h00 pm. Avant d’aller à la pension Cabana Urşilor, Mădălina voulait en essayer une autre. N’ayant rien trouvé de convaincant, nous avons finalement appelé le maître de la pension pour qu’il vienne nous chercher. En bref, nous sommes assez éloignés du lieu.
Au téléphone, il annonce à Mădălina qu’il a une Nissan rouge berline. Au bout de quelques minutes, la voiture arrive. Deux hommes à bord. Crottés comme s’ils venaient d’hiberner tout l’hiver. Avec sa barbe de plusieurs jours, le type qui conduit la voiture porte un gilet d’armée et il a un bandage sur le pouce. Il s’est blessé? Il fume. Puis le second homme, côté passager, est le maître d’hôtel.
Il nous salue et nous ouvre la portière arrière. Il dépose nos back pack dans la valise sconse de la voiture.
Le maître d’hôtel est aussi crotté que son compère. Il a une longue barbe blanche et grise. Il a l’arcade sourcilière sévère. L’homme est amputé de deux bouts de doigts de la main droite : la partie supérieure de son majeur et de son auriculaire. Fait étrange : en guise d’ongles, deux petites griffes ont poussé sur le moignon de ses deux doigts amputés.
L’homme porte un chapeau et un polar rose sur lequel est écrit Florida fresh. Très empreints du style montagnard transylvain, ces deux hommes tiennent à la fois du loup et de l’ours.
Notre maître d’hôtel nous fait visiter sa pension qui fait presque figure de cathédrale tellement elle est immense. Sur 4 étages, elle est construite avec du pin blanc et noir de transylvanie. Ressource environnante. Au dernier étage, il y a un living au grenier duquel est aménagé un observatoire. Sur trois étages, on y compte plus de 12 chambres. Au sous-sol, les deux hommes continuent de construire des boiseries pour la pension.
Fait cocasse : le maître d’hôtel et son acolyte boivent de la bière Ursus.
Pleins de chiens à l’extérieur qui jappent agressivement aux moindres mouvements. Parce qu’ils sont nourris par les gens de l’entourage, ces chiens sont semi errants. Ils n’appartiennent à personne, mais se tiennent toujours près d’une même maison. De sorte que le propriétaire de la maison nourrit le chien qui y rode autour et, finalement, en fait le sien. Cependant, ces chiens sont laissés à eux seuls dans la nature montagnarde. Ils ne sont pas habitués à voir marcher des étrangers.
Si bien que les aboiements m’ont fait oublier un instant la philosophie qu’inspirent ces lieux. Un peu de vin pour s’acclimater à la haute altitude. Je bois un nectar de Cabernet Sauvignon dans une tasse qui porte l’inscription : l’hiver de notre adhésion.
1450 mètres. C’est ici que s’élève l’esprit.
*
Tandis que Mădălina regarde la Transylvanie carpienne par la fenêtre du living, j’ouvre la carte des Munţii Cindrel. Puis je lis un guide sur la région.
Étant formés par une cime principale qui se dresse à plus de 2000 mètres, les Monts Cindrel –une partie des Carpates méridionales– envoient vers leurs extrémités une succession de cimes secondaires nivelées et de plus en plus basses vers la vallée de l’Olt (rivière) à l’Est et vers les dépressions de Sibiu et d’Apold (Nord-Est). Au sud, ils voisinent avec les Monts de Lotru et à l’Ouest avec les Monts de Şurianu.
La grande diversité du paysage est l’effet de l’étagement des conditions d’environnement, de la fragmentation, de l’exposition de la nature pétrographique (pierre) et de l’évolution complexe en temps et en espace.
On rencontre ici des versants très inclinés et les fragments de quelques plateaux qui sont étonnants de nivelés. Tout le relief qu’ils couvrent (900 kilomètres carrés) est massif, modéré et asymétrique, formé par des roches cristallines.
L’évolution géomorphologique de Cindrel s’est déroulée de manière égale et unitaire, et supportant petit à petit des mouvements importants d’élévation.
Les conditions d’altitude et de relief ont déterminé l’apparition dans la zone de la plateforme sommitale (Şerbota, Frumoasa, Cindrel) des cirques glaciaires. Les pâturages larges couvrent les plateformes hautes des versants couverts de forêts de 1890 mètres de haut jusqu’au fond des vallées.
La plateforme inférieure très ample entre la vallée de Cibin et celle de Bistra de 900 – 1200 mètres, dominée par pâturages et prés riches, a favorisé le développement en temps de «la plus impressionnante région pastorale des Carpates roumaines», connue en générales comme «Marginimea Sibiului» (En marge de Sibiu). Sur la structure de cette intense humanisation, sur les cimes de ce massif ont été créés des chemins, des sentiers et battus couramment par ceux qui emploient les 50 bergeries et environs 3000 chaumières, hangars, étables, maison d’été construites jusqu’à 1400 mètres d’altitude construisant en quelques zones des hameaux de 10 à 15 fermes.
Grâce à la surface et aux altitudes, les éléments climatiques de Cindrel changent avec les hauteurs. Sur l’étage montagneux inférieur (jusqu’à 1000 mètres), on a un climat plus doux.
Le réseau hydrographique dense est tributaire à l’Olt qui reçoit les eaux de Cibin et de Sadu, respectivement de Mureş, qui accumule les eaux de Sebeş et de Frumoasa.
La densité et la composition de la végétation sont présentes distinctivement sur les étages altitudinaires avec des différences à cause de l’exposition de l’inclinaison de la pente et de l’humidité. Les forêts de feuillus se continuent avec celle de mélange (hêtre, pin, sapin) jusqu’à 1400 mètres, suivies ensuite par celle de pin et sapin entre 1400 et 1800 mètres.
La flore basse a un aspect uniforme dans les pâturages vivement colorés en été. La zone sommitale est dominée par graminée (l’herbe des roches, lichens, pivoines de montagne, la groseille, la myrtille couvrent avec le framboisier de large part de cimes et de surfaces inclinées.)
La végétation qui couvre tous les étages altitudinaires a favorisé le développement d’une faune riche en valences synergiques fameuses. De grands mammifères –le sanglier, le cerf, le chevreuil, l’ours– aux petits mammifères –le renard, le putois, la martre et cetera– aux oiseaux –le coq de montagne, iernuca, la grive– peuplent le massif entier…
Je laisse le livre sur la table et nous partons marcher.
Le sapin, le pin, l’épinette et l’hêtre dégagent des parfums familiers qui me rappellent mon pays boréal.
Aujourd’hui, Mădălina et moi marchions et je sentais l’odeur de la fumée (feu de foyer). Ça sent le pin.
Nous avons cherché la maison de Noica. Est-ce celle en face de l’Église? Nous étions aussi indécis que le moine à qui nous avons posé la question. Puis, nous l’avons finalement trouvé. Ci-gît Constantin Noica 1909-1987.
À cet endroit précis, entouré de sapins et de pin, repose le sentiment roumain de l’être.
Et avec un peu d’humour, Noica aurait pu écrire un poème aux sentiments conifères de l’hêtre.
Un peu plus tôt, nous avons cherché à photographier le toit de la Roumanie, le mont Moldoveanu, 2543 mètres d’altitude. Nous avons pris la route de Păltiniş. Un chien blessé à la patte nous a accompagnés jusqu’à la sortie de la station. Nous avons vu alors une meute de V.U.S. et de remorques remplies de skidoo. Des commandites de Redbull. Concours de motoneiges. Putain!
La philosophie se fait vandaliser.
Personne ne célèbre plus Noica, on dirait.
Nous remarquions les déchets sur le bord de la route. Il faudrait que le pays prenne un peu plus en considération l’éthique environnementale.
Nous dérangent un peu plusieurs complexes touristiques en développement alors que d’autres sont laissés totalement à l’abandon, comme à Herculane.
Nous sommes allés voir les skieurs. Mădălina veut que je lui apprenne à skier. D’accord, je t’apprendrai, mais seulement sur de la neige fraîche.
Nous poursuivons notre marche dans la station et nous nous achetons de l’eau à la dame du magasin mixte; celle-là même qui m’a vendu une carte et un petit livre sur Păltiniş, la veille. Nous dînons à la Casa de Piatra. Service lent, musique de merde.
Je regarde l’anneau de fiançailles sur le doigt de Mădălina. Tranquillement, nous nous construisons une maison de pierre, solide et durable. Viable et essentielle, comme un refuge en haute montagne.
Sensation de spiritualité.
Et voilà ma ciorba qui arrive près de 45 minutes plus tard!
Nous revenons nous oursifier dans notre cabane.
Hier, nous avons soupé avec notre maître d’hôtel qui nous a préparé des mici et du porc. Le tout bien arrosé de ţuica. Nous avons bien mangé et nous nous avons battus les champs… à la roumaine, à la transylvaine ! Les maîtres sont sympathiques mais un peu étranges.
Fraternel et bien arrosé.
Si bien que j’ai eu de la difficulté à m’endormir. Trop d’ail, trop d’alcool. Toute la nuit, les chiens ont hurlé à la lune qui était pleine et magnifique. Plus d’une fois les jappements et hurlements m’ont réveillé. Je me suis dirigé au balcon pour observer la lune. Le ciel était tout bleu. Un seul lambeau de nuage. Des étoiles brillantes et une lune majestueuse.
Souvenir inoubliable et non photographiable.
Aujourd’hui, nous connaissons bien la station de Păltiniş. Hier, nous avons découvert un nouveau sentier bordé de sapins et d’hêtres qui mène à notre cabane sans que nous soyons obligés de prendre la route principale qui est tout de même quelque peu fréquentée. Ce sentier est désert. Calme et serein. Enfin! Un chemin de l’esprit où nous pouvons nous entendre penser et respirer en toute quiétude.
Cela nous a pris presque trois jours pour découvrir ce chemin de l’esprit.
Ainsi en est-il avec les lieux nouveaux. Il nous faut quelques faux pas avant de trouver la venelle, la ruelle, le refuge, l’isle, pour nous permettre d’envisager et de ressentir l’esprit des lieux. Cela nous demande toujours un certain temps d’acclimatation. C’est pourquoi, outre les lieux transitoires, nous ne restons jamais moins de deux jours par endroit visité. C’est notre éthique du voyage back pack.
Hier, étudiant la carte des Monts Cindrel, j’ai remarqué un sentier des crêtes. J’ai dit à Mădălina que nous devions nous y rendre pour notre dernière journée.
Au diable le ski!
Je me suis donc levé à 7h00 am. J’étais très excité. Le ciel était complètement dégagé. Il fallait que je réveille Mădălina. Nous avons déjeuné avec du salami de Sibiu, puis j’ai préparé nos lunchs.
Nous nous sommes dirigés vers la station. Nous avons pris le sentier qui, selon mes calculs, était celui de Şanta, mais qui s’est avéré être le sentier Poiana Muncel, menant au sommet de Păltiniş.
Point de départ : bannières Red Bull.
Encore ces skidoo orduriers! J’espère que nous ne nous ferons pas chier par ses motoristes impunément pollueurs! Je dois donc donner les instructions d’urgences à Mădălina. Si nous entendons un bruit de moteur qui se dirige vers nous, nous ne disposons que de quelques secondes pour nous jeter hors du sentier.
À mi-parcours, ce large sentier fréquenté par la mécanique Bombardier est devenu sentier pédestre. Repos enfin!
En une heure, nous avons atteint le sommet qui était un pur délice. Au loin, je crois voir les monts Fagaraş et le sommet Moldoveanu. Mădălina n’en est pas aussi certaine. Mais moi je crois l’avoir vu sur la carte, ce qui, selon notre position, correspondrait à cette chaîne bien particulière.
Avons ensuite essayé le télésiège. Vue panoramique. Puis nous nous sommes embrassés avec le paysage pour seul témoin, assis sur la borne de Păltiniş.
Selon Mădălina, le paltin (érable sycomore) est un arbre puant. 22 febbraio Insula pe Lacul FundeniToujours dans ma recherche d’isles romanes, je décide de visiter une isle bucarestoise. C’est en ligne droite avec l’appartement de Mădălina. Je prends l’avenue Grigorescu et je monte au Nord. Jusqu’à ce que le boulevard fasse cul-de-sac. Ensuite, il y a un marché. Je le contourne. Et là, je descends la petite côte. En bas, le parc Ostrov.
On y voit un lac dont l’eau est brune, stagnante. Puis, cette isle habitée. En fait, c’est une presqu’île.
Il fait 11˚C. Le ciel est bleu. Ensoleillé.
L’isle est fait en long. Comment se nomme-t-elle ? Je l’ignore et aucune carte en fait mention. Selon Valentina, elle se nommerait Ostrov, à l’instar du Parc à l’entrée de l’isle; ce qui est impossible puisque Ostrov signifie «île» en russe. Le pont ne peut s’appeler bridge.
Le lac se nomme Fundeni. Donc je nommerai ces lieux : l’isle du lac Fundeni.
Pour y accéder, on y a aménagé un pont.
Ainsi, pour mieux fraterniser avec les lieux, je décide de suivre le pourtour de l’isle. Contraste effarant avec la ville. Bien que je suis à moins d’un kilomètre de la terrible et joyeuse Bucarest, j’en ressens un calme extraordinaire. La paix stagnante. Comme ces eaux brunes.
Le petit chemin que je suis ressemble à une ruelle. Il n’est pas une voie officielle. Mais, n’est pas un terrain vague. Il est délimité. C’est un chemin non pavé. Boueux. Cette venelle a vue sur cours. Puis, les jeunes enfants des riverains y circulent pour regagner leur maison. Ils entrent donc chez eux par la cour.
Or, côté droit les cours des maisons, côté gauche le rivage du lac Fundeni.
–On sait très bien que les maisons canadiennes en bordures du fleuve étaient tournées vers ce dernier et non vers la route arrière. Ce n’est pas par stupidité anthropologique, c’est tout simplement parce que les Canadiens considéraient le fleuve comme le véritable boulevard, plutôt que le petit sentier boueux derrière leur maison.
Sur cette isle, je constate que le lac n’occupe pas cette même fonction. Les maisons lui tournent le dos. Toutefois, des portes sont aménagées sur les clôtures des cours. Les riverains y sortent de temps à autres.
Ainsi en est-il du vieil homme, les deux pieds dans le lac, qui lave son balai et sa chaudière. Je le regarde qui me regarde. Méfiance. Je suis un étranger. Cela est écrit sur mon visage. Mais pourquoi, marcher sur cette route presque privée, bref cette ruelle?
La voisine du vieil homme sort avec quatre bouteilles vides de plastique en main. Rapidement, ces objets domestiques se retrouvent dans le lac.
Le rivage est infesté de déchets domestiques. Je sens les déjections riveraines et je peux même apercevoir les conduits déverser des eaux usées dans le lac. La plage en est totalement infestée.
Approchant un cul-de-sac, je fais demi-tour. Des enfants au loin jouent au football. Je suis étranger à ces lieux. Suspect, je sens que je dois retourner d’où je suis arrivé. Et pour cause, le vieil homme m’observe encore avec grande méfiance. Si bien que je décide de me diriger vers lui.
Buna ziua domnul ! Este una insula, aici?
Question stupide et évidente qui me rend encore plus suspect.
Bien sûr que c’est une isle!
Cum sa numeste insula?
Elle n’a pas de nom! Maintenant dégage, Canadien errant!
Suspect comme un coureur de ruelle, je reviens au point de départ. Je me dis, s’il est difficile de libre circuler dans les ruelles montréalaises, combien est-il difficile d’en faire autant ici. Moi qui suis un étranger, un barbare qui bégaie. Sentant qu'on dévisage mon étrangeté, je n’ose photographier cet exotique chemin de l'esprit. S’il est difficile dans les ruelles montréalaises de photographier les islots, l’intimité des cours, vous imaginez ce que cela peut être, ici, sur cette isle bucarestoise?
Je reviens donc sur le chemin principal de l’isle. Ici, j’y ai droit. En effet, il y a un trottoir et des vidanges. Dans la cour d’une maison qui affiche les armoiries roumaines, on entend de la musique grecque. Du bouzoukis. Je pense à Andrew. Puis ensuite, ce sont des airs de Manele gitans. Sur cette isle, les puits sont dans les cours et non pas à la disposition de tous comme dans le traditionnel village roumain.
Des femmes discutent dans un coin. L’une d’elle se plaint que sa fille est encore malade. Puisqu’il est 3h00 de l'après-midi, plusieurs enfants reviennent des classes.
Sur cette isle, certaines maisons sont dévastées alors que d’autres sont de resplendissant manoir. Un manque d’harmonie, un contraste baroque.
Dans toutes les cours, on peut voir de pesantes vignes. On écoute souffler la lenteur du monde. Le rythme d'une vigne croissante, coupée de la ville. Des chiens dorment sur les toits des maisons.
Une maison grillagée avec l’effigie roumaine et celle de l’Union Européenne. Je devine qu’il s’agit d’une résidence institutionnelle, puisque c’est la seule qui possède du vert gazon sur son terrain.
Je déambule plus d'une heure.
En quittant l’isle, je rencontre deux jeunes filles qui reviennent de la petite école. L’une d’elle, Valentina (Vali, pour les intimes), me demande ce que je photographie. Et moi de répondre: l’eau, les arbres et le lac !
Percevant que je suis un étranger, elle me demande d’où je viens. Du Canada, je réponds. Fascinées qu’un Canadien puisse photographier une telle isle, elles s’entretiennent avec moi un moment. Valentina connaît l’espagnol.
J’en profite alors pour leur demander comment se nomme l’isle.
Hésitation. Aucun nom, sinon Ostrov...
Un nom russe ? Je repars bredouille de toponymie.
Je retrouve le trafic, la foule et la rue.
Oui, c’était une véritable expérience d’insularité. SnagovJuillet 2005, j’avais lu l’essai Dracula de Matei Cazacu. L’auteur relatait la mort de Vlad Ţepeş. Un coup surprise dans le dos. Puis, la décapitation du prince terrible. Vainqueurs, les Turcs fêtaient leur triomphe en paradant aux quatre coins de l’Anatolie avec la tête de Dracula à la pointe d’une longue lance. On enterra le corps de Dracula dans le monastère de Snagov, situé sur une île du lac du même nom.
Un peu moins de 500 ans plus tard, au vingtième siècle, des fouilles archéologiques ont été entreprises. On a retrouvé le tombeau de Dracula. Mais –surprise!–, il était vide lorsqu’on l’a ouvert. Dracula était-il un véritable mort vivant ? L’imaginaire continue d’en être alimenté.
On fit alors d’autres recherches. Plus profondément enfoui, on retrouva le corps de Dracula. Il était à trois mètres de profondeur sous le tombeau. Fait étrange : le squelette était doté encore du crâne alors qu’on le savait décapité.
Plusieurs explications possibles : soit qu'il s’agit d’une autre dépouille; soit qu’il s’agit de Dracula, qui n’aurait cependant pas été décapité comme le veut les documents historiques. Il existe une troisième explication: lorsqu'on a tué l'Empaleur, il est possible que les Turcs n'aient pris que le visage faciale et aient ainsi laissé le crâne à la dépouille. Il semblerait que les Turcs procédaient souvent ainsi.
Bref, même mort, Dracula nourrit toujours l’imaginaire.
*
J’avais donc entendu parler de cette histoire et j’avais surtout envie de photographier le lac Snagov, trouvant ainsi prétexte pour échapper à la Joyeuse Bucarest.
À la Piaţa Presei Libere, j’attends un bus (443) pour aller à Snagov. Il fait froid. Une heure plus tard, arrive enfin le bus 446. Je demande au chauffeur s’il va à Snagov. Vis-à-vis de sa réponse positive, je grimpe dans le car. Il fait si froid.
Saftica, Boleşti, Ghermania. J’arrive à Snagov vers 12h30.
Malgré la légende de Dracula, personne ne semble s’en faire pour ce héros national. (En Roumanie, Dracula n’a rien d’un vampire. Il est un illustre prince qui a fait campagne contre les envahisseurs turcs.) Pourquoi, se demandent les locaux, autant de touristes occidentaux viennent-ils s’abrutir dans ce monastère ou gît la dépouille de l'Empaleur, en région rurale, alors que le Monastère Căldăruşani est certes plus intéressant ? Pourquoi les touristes occidentaux confondent-ils un vampire de la littérature fantastique avec un voïvode du Moyen-Âge ? Qui a dit que la littérature n’était que pelletage de nuages ?
Plusieurs jeunes adolescents débarquent du car. J’en fais de même!
Me voici à Snagov. Le lac est immense avec plusieurs bras.
Au petit restaurant Pizza, je fais la rencontre de Jean-Luc Michel et Nicoleta Basma, directeurs d’une fabrique de bétonnières à trois kilomètres de Snagov. Le couple m’invite à leur table et s’offre même de payer mon repas. J’accepte l’offre avec gêne. Je leur informe de mon intention touristique d’aller sur l’île pour y photographier le monastère.
La saison n’est pas bonne selon eux. Il faut louer une barque et le type qui fait la location est en vacances. Un lundi avant-midi de février. Saison touristique morte. Il faut revenir le week-end.
Nicoleta s’offre cependant de m’accompagner et de me faire visiter (en voiture) la région, dont le monastère Căldăruşani. Ce qui somme toute est beaucoup plus agréable. L'idée me plaît. J’accepte volontiers.
Auparavant, m’annonce le couple, il faut passer à la fabrique Betoniera Noel.
Jean-Luc me fait visiter sa fabrique. Il en est fier. Il emploie 30 employés qui fabriquent par soudure et assemblage plus de 100 bétonnières (180 litres) par jour pour utilisation personnelle et professionnelle.
Je remarque que tous les employés de la région viennent au travail en vélo. De ce fait, Jean-Luc a fait poser un parc pour les bicyclettes.
Il m'informe de son désir de développer d’autres projets d’entreprises. Faire du commerce avec la Chine. Il profite du fait que la Roumanie soit un pays d’expansion pour faire fortune. Présentement, sa fabrique ne fait que dans l’exportation.
Le pognon, il est à faire en Roumanie, hein? Tu vois, dit-il, il y a deux ans, les gens, ici, roulaient en charrette, et maintenant, ils roulent tous en Passat...
Au bout d’une heure, Nicoleta se pointe dans notre bureau. Elle est prête à me faire visiter la région.
Nous roulons sur des routes trouées de campagne. Nicoleta semble connaître la région par coeur. Ça, c’est la maison du frère untel ! Ça, c’est la maison de machin ! Voilà le dispensaire du médecin, le presbytère...
Nous arrêtons devant le parvis de la biserica de Gruiu. Je photographie la troiţa, le cimetière et la petite école de village qui se situe sur le même terrain. Les icônes sur l’église son vieilles et auraient besoin d’être restaurées. Mais, comme c’est souvent le cas, le manque d’argent à priorité sur la ruine...
Nicoleta m’explique que, autrefois, les villageois roumains construisaient des puits aux abords des routes, laissant ainsi l’eau à la portée des villageois, des passants, des pèlerins, et cetera. L’eau est pour tous. L’eau n’est pas propriété.
Le long de la route, pleins de paysans avec charrettes et chevaux. Des maisons dévastées. Des poules, des coqs. Des veaux broutant. Des chats et des chiens. Des vergers. Des champs.
Nous arrivons enfin au Monastère Căldăruşani. À 30 Kilomètres de Bucarest (par la route de Ploieşti) existe un monastère voïvodal du 18ème siècle. Il a accueilli une école de musique, de peinture et de sculpture dans laquelle le peintre Nicolae Grigorescu a étudié dans la seconde moitié du 19ème siècle.
Le monastère a été construit en 1638 sous la supervision de Matei Basarab. Dans la cour du monastère, on croit reconnaître le style han. Comme le Hanul Manuc de Bucarest. Il s’agit du style d’auberge qui était construit en Valachie au 18ème siècle; auberge qui n’est pas sans rappeler les Caravanes Sérail Turco-Mongol. D’ailleurs, on a essayé de me convaincre que le Hanul Manuc est d’origine roumaine... Je n’y ai jamais mordu. Dès mes premiers pas à Bucarest, je savais que c’était oriental, turc. Et pour cause, Manuk est un nom arménien...
Donc, architecture de style han qui invite tous les pèlerins spirituels à faire halte et à méditer aux abords du superbe lac Căldăruşani. Je le photographie. Je sillonne un petit sentier tout près de vergers odoriférants. De resplendissants pins rappellent la nordicité du pays.
En fin, une icône de Jean le Baptiste en train de se faire décapiter.
Dans l’église, je rencontre un moine qui me parle en français. Il connaît les 4 églises orthodoxes roumaines de Montréal. Je n'en connais que deux! Nicoleta, qui m’a laissé visiter seul l’Église, parce qu’elle n’a pas la tête couverte, explique au moine que j’ai une amoureuse orthodoxe. Alors, le moine me demande si je vais me marier dans une église orthodoxe de Roumanie. Ouf! Moi, pauvre Canadien, 1- est-ce que je vais me marier? 2- est-ce que je vais me marier à l’orthodoxe? 3- Est-ce que je vais me marier à l’orthodoxe en Roumanie?... trop d’indiscrétions. Et je ne peux faire semblant de ne pas comprendre... Cela a été posé dans ma langue maternelle...
Sur le chemin du retour, j’aimerais bien que l’on s’arrête pour photographier des ruines dépotoirs. Mais cela est gênant de demander à une personne de la communauté d’arrêter la voiture pour photographier le désoeuvrement, la honte. Surtout avec une personne de la communauté. Alors, je préfère utiliser le mental picture.
De retour à la fabrique, j’attends cinq heures pour rentrer avec trois employés qui retournent directement à Bucarest. Ils me déposent à la Piaţa Presei Libere. 21 febbraio Promenades bucarestoises10 février 2007. Voilà un an que je n’ai pas mis le pied en Roumanie. Je me sens démuni. Je ne reconnais plus la ville que j’ai habitée (6 mois). Je me sens à nouveau étranger; sentiment que je pouvais évacuer auparavant en mettant de l’avant les impératifs professionnels du séjour : j’œuvrais pour la francophonie. Aujourd’hui mon séjour est entièrement touristique.
Une chance que Mădălina est avec moi. Elle a de jolis yeux bruns et doux. Des yeux qui me parlent d’amour. Une chance qu’elle est là...
On dit que le bonheur est dans les petites choses simples.
Invitation à y goûter : 2 cuillères rasées pour 400 ml d’eau à 100˚C en 5 min.
Nous sortons dehors. Sector 3. Périphérie de Bucarest.
Au Parcul Ior, se trouve l’Isle du Pensionnaire. Il y a des pins, des saules pleureurs, des vinaigriers. Des colverts et des canards.
Aménagement improvisé. Quelques enfants.
Mădălina et moi nous demandons pourquoi le Parc Ior n’est pas mieux aménagé. Il ne faut pas cependant négligé les efforts du maire du Sector 3 pour revitaliser l’âme du quartier. Ainsi, plusieurs grillages bloquent la venue de chiens errants dans les parcs pour enfants. De plus, on a aménagé des carrés de sable, glissades et balançoires pour enfants.
Une patinoire dont la glace –il fait 15˚C– tient miraculeusement le coup. Comme moi d’ailleurs.
Je suis un peu fatigué.
J’aime toujours Bucarest.
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Les parcs aussi apportaient une touche spécifique. Bucarest commença par être une ville verte, avec plus de végétation que d’espaces construits. Le parc central de la ville, appelé Cişmigiu (du turc « celui qui s’occupe des fontaines », cişmea signifiant « fontaine »), fut, sous sa première forme, aménagé, vers la moitié du dix-neuvième siècle, à l’emplacement d’un marais, par l’architecte paysagiste allemand Wilhem Meyer.
Lucian Boia
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Au musée du paysan. Notes en vrac sur les us et coutumes roumaines.
40 jours après le décès d’une personne, on accroche une croix à un arbre pour son repos éternel. On lui fait du pain (en rond).
Tous les manuscrits religieux qui ont plus de 60 ans sont écrits avec l’alphabet cyrillique.
La Troiţa est un lieu de prière, une sorte d’autel miniature que l’on place aux abords des routes dans les villages. Substitut de Biserica. Elle est faite de bois et couverte de branches d’écorce. Pour repousser les mauvais esprits, on met du basilique et on couvre les icônes d’un voile blanc.
Sur un tapis, les inscriptions suivantes : Hactacia CPAXZCOYIACA
Position spécifique des doigts sur les icônes. (Voir mes plans.) Une icône de Jean le Baptiste perdant la tête.
Il y a une pièce avec une école de campagne. Mădălina y reconnaît un décor familier. Des comptines sont affichées sur le mur. Elle me les chante. D’autres types d’explications figurent aussi sur les murs :
Nous ne cherchons pas à démontrer l’ancienneté, la beauté, la force et l’organisation d’une culture en voie d’extinction. En revanche, le passé nous intéresse dans la mesure où nous avons un présent et un futur. Nous voulons montrer la pauvreté de l’homme d’aujourd’hui. Sa pauvreté par rapport à ces ancêtres.
The more you advance towards the East, the more people you will find sitting on the ground.
Une poignée de qualités inhérentes à l’art savant, introduite dans l’univers modeste du village roumain : l’harmonie, la vivacité, le sens profond de la diversité et de la répétition. Les hommes qui ont fait ces objets étaient riches depuis bien longtemps. Leurs objets étaient vigoureux parce qu’ils harmonisaient de manière parfaite la fonction de la forme. Ils savaient bien danser la matière.
Pourquoi Triomphe ?
Parce que les hommes furent des vainqueurs. Leurs victoires furent nobles parce qu’ils n’en avaient pas conscience.
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Mădălina et moi discutons du passé et nous nous demandons pourquoi les gens craignent le présent/futur et pourquoi ils sont si nostalgiques du passé. Pourquoi l’esprit passéiste voit-il l’homme moderne si pauvre spirituellement? Pourquoi l’homme du passé est-il plus riche que son contemporain?
Mădălina n’est pas d’accord avec cette pensée...
La réflexion se poursuit au sujet de la désuétude du nationalisme. Au moment où j’écris ces lignes (dehors près de l’athénée de Bucarest) je suis à quelques minutes de voir le documentaire The Corporation que j’ai déjà vu avec Mathieu et François en 2004. C’est la semaine de la mondialisation à l’Institut Français de Bucarest. À l’affiche à la salle Elvira Popescu, des films sur la mondialisation : nous irons voir aussi Mondovino. Or, s’il est un obstacle au nationalisme, c’est bien la globalisation qu’entraîne la mondialisation.
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Le nationalisme des Roumains ne se manifeste guère quand il s’agit des traces palpables du passé : il sert à marquer l’identité, et à se démarquer des autres, mais non à conserver les monuments historiques. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les Bucarestois effacent leur passé, ou ils le laissent s’effacer lui-même : signe d’une histoire instable, mais aussi d’un comportement instable.
Lucian Boia
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Je flâne en solitaire dans la joyeuse Bucarest aujourd’hui...
Si un an plus tôt, la ville me paraissait de gris en plus noir, je la trouve aujourd’hui très colorée, animée et vivante... Si tout me paraissait morne il y a un an, aujourd’hui ma perception a changé.
Alchimie.
Bucarest brille par ses projets immobiliers en chantier (şantier în lucru). Serait-ce l’effet prometteur (promoteur) de la récente adhésion à l’Union Européenne. Couleurs de février.
Ô certes, l’aménagement de la ville est encore fortement improvisé. Mais tout semble bouger, klaxonner, au son de la drill, de la grue charroyant. Bucarest se refait une beauté. À travers ce brouhaha.
Il y a cette architecture coquette des maisons bucarestoises, artisanales, fort remarquables des années révolues. Dans un paysage hautement improvisé. Un travail de restauration de ces trésors perdus serait hautement apprécié, voire inespéré. Maisons sont malheureusement trop souvent laissées à l’abandon.
Qu’il est agréable de flâner et de se perdre dans ses rues loufoques et improvisées (à l’image de mes déambulations). Bucarest est une ville qui se donne à fouiner. C’est peut-être pour cela qu’il y a autant de chiens errants fouineurs.
Ne suis-je pas, moi-même, un chien errant fouineur?
Le Bucarest moderne et le Bucarest traditionnel transparaissaient à chaque pas, en une synthèse contradictoire non dénuée de charme.
Lucian Boia
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J’écris ces lignes dehors. Le temps le permet. Et je n’ose entrer dans un café enfumé et dépenser mon argent pour écrire ceci. On devient vite intolérant à la fumée.
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Je suis allé à Cartureşti aujourd’hui. J’ai acheté la traduction roumaine de Yeni Hayat d’Orhan Pamuk ( Viaţa cea nouă ). La vie nouvelle, c’est pour Mădălina.
Elle est devenue une femme. Une jolie femme. Elle est vraiment sympathique. Elle rit avec l’existence. Propre et soignée, elle est méticuleuse. Elle est douce et gentille.
Je la regardais dormir. Et je me suis dit que c’est bien elle. Hier, elle m’a dit que j’étais un homme à marier.
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Les Roumaines, quand elles marchent entre copines, elles se tiennent bras dessus, bras dessous. Lorsqu’un Roumain porte ou apporte une fleur, il la tient par la tige, la tête baissée vers le sol pour ne pas l’abymer.
Y a-t-il un sentiment roumain de l’être ? (Noïca)
Orient, religion orthodoxe, langue latine...
Boia pensait que, en dépit de la langue, les Roumains étaient plus Slave que les Polonais, par exemple.
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Biserica Ortodoxa Sfântul Nicolae Biserica Studenţilor.
Construite à l’initiative de l’ambassadeur russe par la famille tsariste des romanoves. 1905-1909. But : être la chapelle de l’ambassade russe. Construite par des Russes et des Italiens.
Selon les plans de l’architecture russe, Preobrajensky, la construction a coûté 600 000 Roubles d’or.
Faite de briques pressées et de pierres. Elle a 7 clochés.
Des peintures de Vassiliev.
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Bucarest s’est développé contre son passé. La détérioration des palais princiers et la disparition de la Damboviţa s’inscrivent dans cette tendance. Aujourd’hui, les ensembles d’immeubles, construits pendant la période communiste, représentent trois quarts de la ville. Les Bucarestois sont devenus une espèce humaine d’appartements.
Lucian Boia
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14 février 2007
Journée errante. Je me suis levé à 9h09 am pour ainsi éviter la visite quotidienne de Magda, la soeur de la coloc de Mădălina. Et bien sûr, Magda est arrivée à 9h21 am. Alors j’ai fait mon café et je lui ai dit que je partirais visiter des musées à l’improviste plutôt que d’aller à Snagov comme était mon plan initial. Une heure plus tard, je la quittai.
Dehors, mon intention est de photographier l’usine nucléaire (ou thermique). Mais il y a trop de brouillard. Je ne peux le faire. (Cela sera fait le jour suivant).
Je continue ma route jusqu’au Bucureşti Mall (Vitan) À l’intérieur du centre d’achat, un sentiment de déjà-vu. Et pour cause, je suis déjà venu ici voir des films au Multiplex. Il y a un méga marché. J’y entre. À l’intérieur, ils ont des Purcari (Cahors) vin de dessert.
En sortant, j’achète une petite pile dans un photo shop pour mon vieil appareil photo Canon 1975.
Je sors du mall et poursuis ma route vers Piaţa Unirii. En route, près de la Damboviţa, je vois la Bibliothèque Nationale –1989– dont le père de Dana (amie de Mădălina) a participé à l’élaboration des plans d’architecture. Un beau monument. Solide et durable. Pas comme notre nouvelle bibliothèque nationale.
Hélas! C’est une coquille vide. La structure est en place. Mais le bâtiment n’est pas terminé et il semble laissé à l’abandon depuis près de 10 ans à en croire les inscriptions sur le şantier in lucru. Pourtant, la grue y est toujours. Les échafaudages, rouillées, y sont. Pourquoi avoir laissé tomber ce monument massif de pierres?
L’actuelle bibliothèque nationale de Bucarest est située près de Lipscani et de l’Université. Que devons-nous conclure de ce projet interminé ?
Je poursuis ma route et me fais interpeller par une miss Iaurt avec un chestionar. Holy shit ! me dis-je. Ce ne sera pas long, qu’elle me dit. Seulement 5 minutes. Ce sont toujours de longues minutes qui frisent la demi-heure avec eux.
J’accepte mollement.
Je goûte l’échantillon 818 et 864.
Ouf! Un Canadien n’est-il pas tenu de ne pas remplir un questionnaire qui a pour but de tester des échantillons de yogourt pour fixer la mise en marché de nouveaux produits qui seront mangés par des Roumains dans moins d'un an? Moi, je n’y serai plus. Mais la miss Iaurt semble épuisée par cette cueillette d’information qualitative. Alors elle me demande de mentir à sa supérieure.
Ce que j’accepte de faire, mollement. Aussi mou que la texture du futur produit mis en marché bientôt.
Pour me remercier, elle m’offre 100 grammes de café.
Je me rends ensuite à l’antenne régionale de l’Organisation internationale de la Francophonie. La femme de ménage, Flora, m’apprend qu’Éric Thibault est à l’hôpital. Il est malade (bolnav). Claudia Plesa, qui est maintenant l’adjointe d’Éric, m’informe que ce dernier a été happé par un trolley bus!
Holy shit!
Il va bien maintenant. On lui a fait une opération. On lui a arraché la rate. Il est à Spital Universită.
Je me fixe pour objectif de me rendre à l’hôpital. Près de l’Université, je demande à deux portiers d’hôtel de m’expliquer le chemin pour aller à l’hôpital. Quand ils voient que je suis franco, ils se mettent à faire des blagues : ils comparent le président de la République française, Jacques Chirac, au dictateur communiste roumain Nicolae Ceauşescu. Je ris avec eux. Ils en sont étonnés. Pas le temps de leur expliquer que je suis Canadien français. Ils m’expliquent le chemin. Deux hôpitaux portent le même nom à Bucarest. Alors, je choisis l’hôpital des urgences sur le boulevard Stefan cel Mare.
Je m’y dirige. Chemin faisant, je croise ironiquement un panneau de circulation sur lequel est inscrit Stop accidentelor rutiere ! Viaţa are prioritare !
Arrivé à l’hôpital, je ne trouve pas d’indications pour rendre visite aux patients, malgré la présence d’un kiosque d’info (qui est fermé).
Éric est-il vraiment ici ? (Ce soir, quand j’appellerai Adriana, j’apprendrai qu’Éric n’est même pas dans cet hôpital). Voyant mon entreprise futile, presque inutile, je repars. En chemin, je photographie un panneau de signalisation pour sa curiosité presque insolite : une voiture qui semble exploser ! Ce panneau serait génial à Bagdad, Irak. (Il ne faut pas en rire, Julien, mauvais garçon !)
Là où je l’ai laissée la dernière fois, je décide d’aller chercher la Lada la plus poétique du monde. Presque deux ans plus tard, elle y est toujours. Elle est stationnée au même endroit, sous le même arbre. Elle est délavée. Corrosive. Je la photographie de nouveau. C’est bien la seule chose qui n’ait pas changé dans cette ville.
Tristesse : mon photographe sur le boulevard Regina Elisabeth n’a plus boutique. Maintenant, c’est la Transilvania Banc qui a pris place. Merde! Ce type était vraiment un remarquable artisan du développement de la photo...
Je retourne vers Piaţa Victoria par le chemin Kisselef. Arrivé au square, une manifestation syndicale de chauffeurs de Métro devant le parlement. Ma caméra les a salués!
Dans le métro gréviste de la station Piaţa Victoria à Gara de Nord, une enfant romanichelle joue de l’accordéon. On se croirait dans un film. Au temps des gitans.
Ce qui n’a pas lieu dans les nouveaux wagons Bombardier qui sont policés. |
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