Julien's profileLes confidences d'un Can...PhotosBlogLists Tools Help

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    August 16

    Sur les traces d'Orhan Pamuk


    Un jour j’ai rêvé d’écrire un livre qui allait changer le cours de ma vie. Ce livre, je le méditais depuis quelques années. Ce livre, si je l’avais écrit, se serait inspiré d’un archétype de la littérature : la résurgence du mythe d’Orphée me plaisait bien ! Le scénario aurait été le suivant : un homme cherche dans l’enfer d’une ville contemporaine sa femme qui vient de le quitter. L’homme fouille partout dans les différents endroits de la ville où pourrait se trouver sa femme. Tous les bas-fonds de la ville y passent. Chaque lieu investigué devient une étape de plus pour l’homme, une nouvelle recherche : la quête d’un soi perdu, d’une mémoire oubliée, du sens perdu. Chaque étape, dis-je, est un rite d’initiation. Et la quête aurait abouti soit sur une noyade symbolique, styxienne, ou encore sur une vie nouvelle.

    Tel était le scénario que j’aurai aimé écrire étant jeune.

    Mais il se passa quelque chose d'encore plus étrange. En effet, un jour alors que je préparais un voyage en Turquie, je mis la main sur un roman d’un des auteurs les plus prolifiques de ce pays, question de tâter l’âme et le pouls littéraire d’un monde qui m’était totalement étranger. L'intrigue de ce roman ressemblait étrangement au livre que je rêvais d’écrire. Le roman que je rêvais d’écrire existait déjà !

    Dès la lecture de la quatrième de couverture, j’ai su que le sujet du roman me plairait. 

    Pendant une semaine, jour et nuit dans Istanbul, un jeune avocat, Galip, part à la recherche de sa femme Ruya, qu'il aime depuis l'enfance, et qui lui a laissé une lettre mystérieuse : est-ce un jeu  ? un adieu  ? Dans le fol espoir de la retrouver, il fouille ses souvenirs et le passé militant de Ruya. Il lit et relit les écrits de Djélâl, le demi-frère de sa femme - un homme secret qu'il admire. Mais lui aussi semble avoir disparu. À la recherche des deux êtres qu'il aime, Galip est en même temps en quête de sa propre identité et, bientôt, de celle d'Istanbul, présentée ici sous un aspect singulier : toujours enneigée, boueuse et ambiguë, insaisissable.

    Peu à peu, j'ai découvert Orhan Pamuk, son Livre noir. J'ai commencé ma lecture à Montréal puis l'ai terminée sur la route, entre Istanbul et Konya. Un livre que je dévorais tous les jours, page après page, avec cette grande avidité, assis sur des bancs d’autobus qui s'avancent sur les chemins d’Anatolie. Non seulement ce livre ressemblait à celui que je rêvais d’écrire mais, je dois l’avouer un peu gêné, je le trouvais, au fur et à mesure de ma lecture, encore plus surprenant que tout ce que j’aurais bien pu imaginer ou entreprendre d’écrire. Je rêvais également qu’un tel écrivain se profile aussi chez nous…

    Mais, que faire lorsque le livre que l’on rêve d’écrire est déjà écrit ? On peut le réécrire. Mieux encore, on peut le recopier mot à mot. Le traduire. Moi, j’ai choisi de le commenter, d’en faire l’objet d’un essai, d’un mémoire de maîtrise. Je me suis inscrit à la maîtrise en études littéraires à l’Université du Québec à Montréal, profil recherche et théorie. J’ai choisi la professeure Rachel Bouvet parce qu’elle était la seule à exploiter à la fois les champs de recherche de l’orientalisme, la traduction, l’exotisme et la lecture. J’espérais qu’en écrivant un tel essai, je pourrais apporter un peu du mien à ce Livre noir. Ce n’était pas une aspiration à une carrière académique qui me poussait à poursuivre mes études supérieures, c’était tout simplement la passion et le plaisir de lecture que m’avait procuré l’œuvre de Pamuk. C’est ainsi qu'a commencé mon aventure littéraire.

    Chaque jour, je m’enfonçais un peu plus profondément dans les pages du Livre noir que je tournais assidûment. Chaque page de mon exemplaire était barbouillée de notes, renvoyant parfois à d’autres pages du roman. Je me prenais au jeu de la lecture, à sa dimension ludique. Tout comme le protagoniste, je cherchais dans ce livre des indices, un sens plus profond ou même caché. Je cherchais aussi à en élargir ma compréhension, son monde de référence, ses scénarios intertextuels. Je cherchais. J’oubliais parfois ce que je cherchais, puis quelques mois plus tard je le retrouvais, ici et là, au hasard des pages.

    Bien sûr, avant de me lancer dans cette longue recherche et dans le monde académique, j’avais lu tous les autres livres d’Orhan Pamuk que la traduction française chez Gallimard pouvait m’offrir. L’envie d’en lire davantage me prenait. Il m’est même arrivé un jour de racheter un deuxième exemplaire du Livre noir, croyant naïvement que j’y trouverais une nouvelle histoire ou une nouvelle signification. Puis j’en ai racheté un troisième, que j'ai donné à d’autres lecteurs curieux.

    Il m’est arrivé aussi d’être tellement impatient de lire un nouveau roman de Pamuk, qui était attendu mais que la traduction française tardait à faire paraître, de me le procurer en traduction anglaise ; les traductions anglaises sortaient toujours quelques mois avant les traductions françaises. Dans la langue de Shakespeare, j'ai lu ainsi My name is Red, Snow, Istanbul et Other Colors. Et lorsque Gallimard finissait par le publier, je me le procurais et le lisais en français.

    Lorsque j'étais à la maîtrise, j'ai eu la chance de rencontrer un étudiant turc Ismail Cem Unveren. Ce dernier a bien voulu m’aider à améliorer ma compréhension des référents culturels spécifiques de la Turquie et de la langue turque. Ensembles, nous nous sommes plongés dans le livre original : Kara Kitap.

    Pamuk, mon cher Pamuk, combien d’heures de lecture ai-je passées sur ton Livre noir sans jamais en perdre patience ou espoir ? Combien de relectures ai-je effectuées ?!... Je ne les compte plus ! Si j’ai lu Le livre noir dans son intégralité, dans sa linéarité, je me suis aussi permis d’effectuer tantôt une lecture des chapitres pairs, c’est-à-dire des chroniques du personnage Celâl Salik, tantôt une lecture des chapitres impairs où se déploie l’action romanesque. Je me suis permis toutes les lectures possibles. J’y ai même fait des lectures sur-interprétatives au point d’y voir un texte fantôme, c’est-à-dire un texte de doublure, un scénario inférentiel erroné, qui n’est pas dans le texte, mais dont le lecteur est hanté par sa présence. Dans Le livre noir par exemple, la question du meurtre irrésolu et tous les scénarios intertextuels mis en abyme invitaient presque le lecteur a créé lui-même un texte fantôme. En effet, je pouvais presque voir cet assassin, lui mettre un visage. Lire les lettres sur son visage…

    Ouf ! Je me réveillais parfois au chevet d’un autre roman, d’une hagiographie soufie ou encore d’une étude orientaliste de textes houroufistes.  Et je continuais encore de lire.

    J’essayais de garder à l’esprit cette Istanbul dont j’avais eu la chance de fouler le sol en février 2001. Je me remémorais ses ruelles dont parle Pamuk, ses taxis collectifs, ses foules qui attendent des bus qui ne passeront jamais, ses kiosques de journaux, ses ferries qui fument et leurs sirènes, ses pêcheurs du pont Galata. Lisant, je gardais à l’esprit ces quartiers istanbuliotes que Le livre noir évoque sans cesse.

    Combien d’heures de lecture ai-je passées à échafauder des hypothèses de lecture, m’appuyant sur divers postulats théoriques sur la lecture, Iser et Eco en tête qui postulent la lecture comme fonction textuelle du roman ; postulat théorique que j’aurais pu enrichir si j’avais su que, dans son essai Other colors, Pamuk publierait le texte quelques années plus tard « The Implicited Author », inspiré de la notion de « lecteur implicite » de Wolfgang Iser. Quand j'ai compris qu'il pouvait exister un lecteur idéal, ou modèle, caché dans chaque livre, un lecteur qui, mieux que quiconque, pouvait comprendre dans toute sa totalité tous les référents possibles, bien au-delà encore, j'en suis devenu inquiet. Où donc pouvaient se cacher ces lecteurs idéaux et comment s'étaient-ils introduits dans mon appartement ? Chaque fois que j'ouvrais un livre, je commençais à sentir la présence d'un oeil de lecteur qui m'observe et qui comprend tout ce que, chaque jour, je m'efforce de comprendre. Et qui pouvait bien être le lecteur idéal du Livre noir ? J'ai songé quelque fois à installer un système de sécurité, mais ma directrice de mémoire, m'a persuadé du contraire, me rappelant qu'il ne s'agissait en fait que d'un postulat théorique...

    Combien d’heures de lecture, dis-je, ai-je passées à lire Le livre noir comme s’il s’agissait d’un roman policier, mais dont les règles étaient implicitement écrites, ici et là, dans le texte.

    Combien d’heures ai-je passées à consulter des cartes de la ville d’Istanbul afin de vérifier la cohérence romanesque des déplacements du personnage Galip. Combien d’heures ainsi ai-je passées à me promener du livre à la carte, de la carte au livre. Ce qui a considérablement ralenti ma lecture. J’étais devenu un lecteur fou, hypnotisé, somnambule ou passionné. Je ne crois pas que j’étais un malade mental, simplement un lecteur fidèle. La frontière n’est cependant jamais très éloignée l’un de l’autre.

    Mais de ce plaisir de lecture, il y avait toujours l’image de ce personnage lecteur du Livre noir auquel je m’identifiais énormément : Galip, lisant et relisant les chroniques de Celâl Salik. Je lisais Pamuk un peu comme le fait Galip envers Cêlal Salik ; Galip, cet amoureux qui recherche sa bien-aimée disparue, qui déambule partout sur la rive européenne d'Istanbul à la recherche d’indices, de quelque chose, d’un je-ne-sais-quoi, et qui lit et relit sans cesse les chroniques en essayant d'y percer des sens secrets. Et c’est cette figure de lecture que j'ai développée tout au long de mon mémoire.

    J’étais absorbé par ce livre et tous les autres livres que je lisais pour produire ce mémoire. C’est ainsi que j'ai découvert les textes de Fazallah Esterabadi, Mevlâna Rumi, Shams-i Tebrezi, Attar, Ibn Arabi. Certain soir, lorsque j’étais saturé de lecture ou d’écriture, j’aimais bien me promener en solitaire dans les rues et ruelles de Montréal. Mais je restais préoccupé par le sujet. Si bien que je m’imaginais déambuler en compagnie d'Orhan Pamuk. Je lui montrais alors tous ces visages, tous ces cours, tous ces labyrinthes, toute cette mémoire canadienne française. Pamuk pouvait-il s’en intéresser ? J’en doute.

    Et dans un dialogue imaginaire entre cet écrivain turc et moi, nous élaborions d’autres intrigues, d’autres scénarios. Je devine que si j’avais eu vraiment la chance de parler avec ce prix Nobel de littérature, je n’aurais pas su quoi lui dire, quoi lui demander. Un peu comme ce vieil homme dans le sud de la France qui m’avait raconté un jour, qu’il avait rencontré Louis-Ferdinand Céline, son écrivain préféré. Lorsqu’il lui avait serré la main et qu’il avait tenté d’engager la conversation, il avait à peine réussi à souffler un : « C’est ça ! » J'imagine que j'en aurais fait autant vis-à-vis de Pamuk.

    De la même façon : que pouvais-je bien demander à ce cinéaste turc qui était venu présenter son film au Festival des films du monde de Montréal (FFM) en 2003. Ce pauvre réalisateur, Ömer Kavur, qui est décédé quelques mois après son passage à Montréal, avait travaillé dix ans plus tôt avec Orhan Pamuk qui avait coscénarisé le film Gizli Yüz (le visage secret). Ce film qui a gagné les grands honneurs du FFM en 1991, s'inspirait d'une histoire du Livre noir. Oui, que pouvais-je demander à ce vieil homme ? « Auriez-vous, monsieur Kavur, l’amabilité de nous parler de votre travail avec monsieur Orhan Pamuk ? » Cet entretien, je l’avais totalement improvisé au bas de la tour du Complexe Desjardins. Je l’avais péniblement enregistré sur le vieux dictaphone de mon ami Andrew, qui a rendu l’âme quelque minute avant que je transcrive notre échange. Défaillance de la puce électronique !

    Pamuk, mon cher, Pamuk ! ton Livre noir  imprimait sur mon visage toutes sortes d’histoires.

    Quand je t’ai lu pour la première fois, je n’avais que 22 ans. C’était à la fin du mois de novembre 2000. À cette époque, étaient traduits en français : La maison du silence, Le château blanc et La vie nouvelle. Ces livres, je les ai lus dans les mois suivants. Puis, quelques années plus tard, ont paru les traductions Neige et Istanbul, après le décès de Münevver Andaç la traductrice des quatre premières traductions françaises.

    À cette époque, Pamuk, tu connaissais déjà un certain succès international. Consécration : prix de la Découverte Européenne (1991) et prix France Culture (1995). Au département d’études littéraires, personne ne te connaissait encore. Dans le répertoire Modern Language Association, on y dénombrait seulement 15 articles à ton sujet. Il existait un essai en turc et une thèse de doctorat, écrite en anglais par une Turque. Dans ton pays, tu étais connu comme un écrivain de la « civilisation du Bosphore », un écrivain urbain et contemporain de la jeune génération. Tu étais aussi un écrivain dissident qui refuse les prix d’état ; une sorte de figure de l’écrivain intellectuel engagé.

    Vers la fin de l’année 2005 et au début de l’année 2006, un procès pour « trahison à l’identité turque » te propulsa sur la scène internationale, à la fois littéraire et d’actualité politique. C’était le procès de la liberté d’expression et des droits de l’homme en Turquie qui était sous-jacent au tien. Mais tu pouvais compter sur l’appui de toute la communauté internationale et littéraire. Tu n'avais rien à craindre ! Les grandes universités t’attendaient avec appétit. Et déjà Stockholm t’avait dans sa mire. Le procès n'a pas eu lieu. L’automne suivant, Pamuk, tu étais lauréat du prix Nobel de littérature.

    Pamuk, puis-je maintenant te tutoyer après toutes ces années ?

    Un an avant que Pamuk ne rafle les grands honneurs, le département d’Études littéraires de l’Université du Québec à Montréal me décernait le prix du meilleur mémoire en recherche, « L'illisibilité dans Le livre noir d'Orhan Pamuk ». Était-ce Pamuk ou moi qui gagnait ce prix ?

    Le jour où Pamuk a gagné le prix Nobel, j’ai eu une pensé pour Güneli Gün, la traductrice turco-américaine de Black Book, qui, en 1992, avait écrit dans le World Literature Today [1] : « I had a hunch, as a watcher of the world literary scene, that here was a Turkish writer who was going to make it. The Nobel, for example: for years the names of Yashar Kemal and Nazim Hikmet have been submitted, only to be turned down, as the Nobel Committes, one supects, scratched its illustrious collective head and wondered whats Turks see in those two writers ; but here was Orhan Pamuk, a kid who was doing the right thing at the right time. I could already hear Black Book, in English. All it needed was the right translator. » C’était quinze ans avant les grands honneurs. Pamuk entre-temps a « divorcé » de cette traductrice ambitieuse, elle-même écrivain et qui aimait dédicacer les exemplaires du Black Book, comme si elle en avait été l’auteure. Ce qui me laisse croire que je n’ai pas été le seul à rêver d’écrire un tel livre !

    Mon cher Pamuk ! Je voudrais te dire encore que, lorsque j’ai terminé Le livre noir pour la toute première fois, j’étais dans un vieil hôtel de la ville de Konya, la ville de Mevlâna. Et ce soir-là, je m’étais dit qu’avant de repartir au Canada, je devais absolument aller marcher dans le quartier Nişantaşi, à Istanbul. Je désirais parcourir les mêmes rues que parcourt Galip dans Le livre noir. Mais, par un concours de circonstance, notre compagnie aérienne avait annulé notre vol prévu et le devançait d’une journée, ce qui a avorté tous mes projets de déambulation dans Nişantaşi.

    Les années suivantes, depuis Montréal, j'ai suivi de près l’actualité de Turquie. Je n'ai pu m’empêcher d’avoir une pensée pour toi lors des tempêtes de neige qui se sont abattues sur Istanbul en janvier 2002, lors des élections qui ont porté au pouvoir le gouvernement Erdoğan ou lors des conflits opposant P.K.K. et l'armée turque. Je regardais aussi des films turcs dans lesquels on pouvait voir des plans « paysage » de la ville d’Istanbul. Toujours dans l’optique de garder l’image de cette mégapole animée.

    Ce n'est qu'en juin 2008 que je suis retourné à Istanbul avec ma conjointe ; cette ville que j’avais tant parcourue mentalement, des livres aux cartes, des romans aux films. Dès notre arrivée, mes pas nous ont instinctivement conduit dans ton quartier d’enfance : Nişantaşi. Je l'ai trouvé sans difficulté. Puis, j'ai trouvé le boulevard Teşvikiye qui, selon mes souvenirs, était le boulevard où se trouvait l’appartement familial « Pamuk ». Et quelques pas plus loin, ma conjointe l’a trouvé, avant moi ! L’inscription était bien visible au-dessus de la porte. Mais la rue, elle-même, ressemblait à un complexe commercial. Ouf ! que penses-tu de tout cela. Puis, nous avons croisé le poste de police que tous craignent (dans Le livre noir), le lycée non loin et la mosquée Teşvikiye. Mais ce qui était encore plus étrange (quoique tout à fait normal à bien y penser), c’est de trouver en parallèle du boulevard Teşvikiye, la rue Abdi Ipekçi; rue qui porte le nom d'un journaliste du Milliyet qui fut assassiné un soir de février 1979 dans ce quartier et dans cette rue précisément. Crime politique, fanatique ? On a attribué le crime au très célèbre Mehmet Ali Ağca, celui-là même qui tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II quelques années plus tard. Or, lorsque j'étais aux études, Ismail Cem et moi étions convaincus que le meurtre du personnage chroniqueur Celâl Salik, dans Le livre noir, rendait en quelque sorte hommage littéraire à l’assassinat du journaliste Abdi Ipekçi quelque mois avant le coup d’état de 1980… Et curieusement, c'est derrière ta rue d'enfance que se trouve la rue Abdi Ipekçi !

    Pamuk, mon cher Pamuk ! je voudrais simplement te remercier. Si j’ai consacré plusieurs années à étudier ton Livre noir, je sais qu’il t’en a fallu au moins dix pour l’écrire. Et jamais je ne me suis ennuyé. Mon cher Pamuk, merci !


    [1] Güneli Gün, « The Turks are Coming : Deciphering Orhan Pamuk’s Black Book.», World Literature Today, vol.66, n°1 (« winter »), p.62.

    August 07

    Station centrale et autres attentes

     

    Cela commence un 12 janvier 2008 à 16 h 00, à la sortie de l’Université de Sherbrooke à Longueuil. J’ai rendez-vous à 19 h 00 à la station Berri-UQÀM, mais je n’ai aucune envie de retourner chez moi, dans l’est de la ville. Alors j’attendrai quelques heures dans le Quartier latin.

    Dans cette attente, je ne suis pas seul. Je suis en compagnie de Dostoïevski, bien assis dans un fauteuil de la Bibliothèque nationale du Québec. Mon répit sera cependant de courte durée car, dès 17 h 00, on me prie de bien vouloir quitter les lieux. Fermeture oblige.

    Me revoilà vers, sur et dans la rue. En face de moi, la Station centrale sur l’îlot du Voyageur. J’ai une pensée alors pour André Carpentier. Tout simplement parce que la veille, André et moi avons suivi une formation Photoshop au laboratoire NT2, tout près d’ici; parce qu’il m’a aussi dit qu’étant jeune, il a dévoré Les possédés que je suis moi-même en train de dévorer; parce qu’il songe aussi organiser une série d’ateliers de création intitulée Au retour des flâneurs, dont le premier aura pour thème «les gares»; et parce qu’il songe davantage à la Station centrale plutôt qu’à la gare Bonaventure ou Windsor lorsqu’il évoque le thème de la gare. Donc, dis-je, devant la Station centrale, tout près du laboratoire NT2 et en compagnie de Dostoïevski, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour André Carpentier. Ce qui est tout à fait prévisible. Je suis si prévisible et si peu original. Selon les socio-psychologues béhavioristes, les motivations et comportements humains seraient déterminés à 88 %. Heureusement pour l’espèce humaine, il nous reste qu’un maigre 12 % pour surprendre et épater la galerie.

    Ainsi, très prévisible, je traverse la rue en direction de la Station centrale sans prendre mes précautions. Les portes de la gare s’ouvrent automatiquement. Ce qui est pratique pour les voyageurs encombrés de valises. Parlant d’eux, j’en vois qui poussent des Trollers et qui portent un back-pack. Ils font la queue à la billetterie. Machinalement, mes pas me conduisent vers eux; mouvement tout naturel qui me pousse à faire la queue moi aussi pour partir loin, très loin, comme un bohémien. Mais, grâce à ce que Freud appelle le Surmoi, je me ressaisis et me contenterai aujourd’hui de regarder ces voyageurs qui quittent la grisaille montréalaise avec grand envie, me rappelant que je ne peux en faire autant car j’ai un rendez-vous à 19 h 00 et que je ne me suis pas non plus encore acquitté des tâches ménagères cette semaine à la maison –rendant impossible le départ précipité. Puis je ne peux me permette de dépenser de l’argent sans raison valable un billet de bus, même si j’en ai envie… même si… même si… et même si encore… et cetera.

    Aujourd’hui, je réprimerai mon envie d’exotisme en contemplant plutôt ces visages voyageurs, ces mains qui tiennent des billets. Je resterai planqué devant les cabines téléphoniques qui sont si importantes dans les gares. En effet, j’imagine tous les Jack Kérouac de la terre qui, saouls, ont dû un jour ou l’autre décrocher le combiné téléphonique dans une gare quelconque, signaler le numéro de leur bien-aimée afin de laisser sur la boîte vocale le message suivant : « Salut chérie ! Pour souper, j’ai préparé du lard, des patates et des petits pois. J’ai appelé les Anderson et j’ai annulé leur rendez-vous de demain soir. Pas de chance : j’ai oublié de mettre les ordures au chemin et de nourrir le chien. Je suis présentement à la gare centrale et je sauterai dans le prochain train ou dans le prochain airbus à destination de la pointe d’interrogation. J’espère revenir bientôt. Mais je ne te promets rien. Je rentrerai, disons, seulement lorsque j’aurai atteint la pointe d’exclamation. Je t’aime ! »

    Fabulation. C’est bien parce que je suis à la Station centrale que je me permets ces rêveries de départ from nowhere to somewhere. Outre quelques amitiés qui se sont prêté à ce jeu, la plupart des voyageurs que j’ai connus avaient leur billet de retour dans leur valise. Ce qui semble aussi le cas de ces voyageurs aujourd’hui. Mais je n’en suis pas aussi certain. Arrivées et départs: deux mouvements fondamentaux dans les gares, les stations de bus, les ports et les aéroports. À cela s’ajoutent aussi le voyage et le retour. Ce sont des dynamiques fort différentes.

    Dans les aéroports, j’ai vu des voyageurs attristés à l’idée d’être séparés de longues semaines de leurs proches. Avant leur départ, ils serrent leurs proches dans leurs bras et leurs promettent de ne pas les oublier, ils promettent surtout de revenir. Moi, ce qui me fait pleurer, c’est le retour, que je trouve encore plus douloureux.

    Aujourd’hui, je ne vois pas de visages endoloris. Je suis assis depuis plusieurs minutes près des cabines téléphoniques Bell. J’appelle mon ami Mathieu pour lui dire ceci –comme d’habitude, ce n’est rien d’important, seulement anecdotique– : « en typographie, l’espace fine est une valeur à l’instar du silence sur la partition musicale. »

    Je sors en fin de la gare et je continue ma route. Non, je ne partirai pas aujourd’hui. Je dois donc des remerciements à Freud qui a inventé le Surmoi, qui, à l’instar du muscle sphinctérien, réprime nos envies.

    *

    Après la Station centrale, le bar.

    Depuis le 31 mai 2006, on ne fume plus dans les bars québécois. Aujourd’hui, je découvre avec horreur, le véritable parfum des bars que la fumée du tabac autrefois masquait. Rien ne peut plus masquer le remugle ambiant. Comme une vérité brutale, on y respire maintenant les doux parfums de sucs gastriques, issus de peines d’amour, qui émanent du plancher; on ressent également l’humidité relative, comme une mousse fraîche de lychen sur un mur de plâtre verdâtre. Les échoueries humaines, autrefois, se perdaient tous dans la fumée d’un monde meilleure.

    Rue Saint-Denis. Le vendeur de L’itinéraire crie à tue-tête qu’il a un journal à vendre. Il cible un petit groupe réuni à la sortie d’un bar, qui fume et qui fait mine de l’ignorer tout en gesticulant. Quelle n’est pas la réaction du vendeur ambulant lorsqu’il prend conscience qu’il crie depuis plusieurs minutes à un groupe de sourds-muets.

    August 06

    Québec love: 400 ans de mémoire seulement

     

    Québec, ma chère, ma vieille, comment vas-tu ?

    J’envie parfois les exilés, les expatriés, tous les Canadiens errants de ce monde, ceux qui vivent avec la mémoire de leur pays en d’autres cieux, ceux qui vivent un ailleurs en gardant une image intacte du paradis.

    En 2008, ma nation québécoise fête ses quatre-cents ans d’histoire. Et pour remémorer ces années, plusieurs festivités municipales ont été organisées par la société du 400e anniversaire de Québec, sponsorisée par un partenariat de divers paliers gouvernementaux : Canada, Québec, ville de Québec et divers entreprises multinationales d’ici et d’ailleurs aussi. Qu’importe d’où provient l’argent ! L’important, c’est la fête ! Des invités de marques aussi illustres que populaires, des délégations, la présence de la France, de la Francophonie, et de l’internationalité. C’est l’occasion de parrainer des grands événements à grand rayonnement pour fêter quatre-cent ans de francophonie en Amérique : du hockey, le cirque du Soleil, Céline Dion et Sir Paul McCartney. Tout le monde est chic, outre le pavage de ces rues fissurées de la capitale nationale –en tout cas, comme il était au mois d’avril 2008 après un long et langoureux hiver–, ainsi que ces maisons ouvrières et bicentenaires de la basse ville, héritage britannique industrielle en décrépitude. Tout le monde est invité. Personne n’est oublié, pas même l’amérindien qui fête, lui-aussi, ses quatre-cent ans d’histoire écrite ! Le Canada est fier de son patrimoine et de son image. C’est d’ailleurs sous le thème de la rencontre que s’organisent les festivités, comme on peut lire sur le site du quatre-centième :

    Depuis des millénaires, Québec constitue un lieu naturel de rencontres, grandes et petites, historiques et actuelles. Rencontre de l’Europe et de l’Amérique, des Premières Nations et des arrivants, de la France et de l’Angleterre. Rencontre d’un fleuve et de deux chaînes de montagnes, de l’eau douce et de l’eau salée, de la haute-ville et de la basse-ville, des vieux murs et des tours de verre. Rencontre des amoureux sous le charme de la cité, des résidants accueillants et de visiteurs venus du monde entier.

     

    Le thème de la rencontre est probablement plus festif et souhaitable que celui de la mémoire. Quelques citoyens dont la mémoire fonctionne, semble-t-il, se sont permis de souligner la récupération politique fédéraliste de ces festivités. C’est le cas de la politisation du concert de Sir Paul McCartney, perçu comme une insulte à l’intelligence francophone d’Amérique. Pourtant, d’autres événements aussi symboliques que symptomatiques se sont dessinés en filigrane de ces festivités en cette même semaine.

     

    Le 15 juillet 2008, le directeur général des élections du Québec autorisait la destruction des bulletins de vote du référendum 1995. Lors d’une capsule de 15 secondes sur la chaine RDI, on pouvait voir un manutentionnaire bourrant la shredder machine du destin déchu du peuple québecois; bulletins qui seront recyclés comme un rêve échoué. Nostalgie de cette époque ! Et pour mieux m’y replonger visuellement, j’ai consulté l’encyclopédique Youtube espérant y visionner quelques clips souvenirs de cette époque où j’avais probablement quelques kilos en moins et les cheveux plus longs. J’ai pu voir entre autres le politologue Stéphane Dion affirmer que c’est antidémocratique de le priver de son droit d’être canadien; des Anglos contents de la tournures des événements; des Canadians chantant «Gens du pays» (!) de Gilles Vigneault; Jean Charest sur un podium du Square Victoria s’adressant en français à une foule de Canadians venus témoigner en toute démocratie de l’amour et de la sympathie pour le Québec; des indécis choqués du love-in devenir soudainement souverainistes; des hurluberlus affirmant que les résultats des élections ont été truqués; des chiffres au sujet d’immigrants à qui on accélérait le droit de vote et qui disparaissait quelques mois plus tard; des partisans de Québec Alliance qui contestait les procédures du dépouillement des bulletins de vote; des chanteurs populaires pleurant les résultats référendaires dans le suicide et l’oubli et le discours de Parizeau, dont on a retenu que le thème du vote ethnique. La clarté référendaire qui n’est ni clair que Oui ni clair que Non. Puis, d’un clip à l’autre, je suis arrivé aux manifestations altermondialistes à Québec en 2001. Autant d’événements qui ont donné de l’importance à la capitale nationale et qui ont permis aux Québécois de s’épanouir en tant qu’ethnie, nation, au sein d’un Canada uni !

     

    Le 15 juillet 2008, au moment où l’on commençait à détruire les bulletins de vote du référendum 1995; au moment où certains représentants nationalistes de la langue française critiquaient la venue de Paul McCartney à Québec; au moment où la fille de Félix Leclerc, après deux demandes formelles, déplorait que la société du 400e n’ait pas accordé de place dans sa programmation pour commémorer l’œuvre et le vingtième anniversaire du décès de son illustre père –un homme du pays; je me suis dit que, quelque part dans le cosmos, quatre-cents ans d’ivresse et d’oubli, de mémoire folle, de gel et dégel se mélangent à tous les fluides. À toutes les rencontre. Comme une dilution. 

     

    ***

     

    J’oublie. Et j’en parle. 

     

    ***

     

    À quelques mètres de l’endroit où s’était déroulé le love in en octobre 1995, là où les Canadians affirmaient aimer le Québec. À quelques mètres de ce témoignage affectif, des graffitis indiquaient Canada is USA whether you like it or not, et des hiéroglyphes teintés d’amour sur des toits d’immeubles affirment depuis quelques décennies déjà : HYH. Que signifient ces acronymes ? Dans mes souvenirs, c’était Hate you Hippies. Mais, il est possible que j’aie tout faux, ma mémoire change souvent d’attitude et d’identité. Des fois on m’aime, des fois non. C’est mélangeant.

     

    Je suis comme ce bulletin de vote marqué OUI, marqué NON qu’on shredderise comme pour souligner canadiennement les 400 ans de la victoire britanique et anglos sur le destin de l’amérique et du vingtième siècle.

     

    ***

     

    Est-il possible que ma mémoire se vide comme un fleuve d’eau douce dans un océan. Ma mémoire, je l’exerce avec de simple exercice : je tente de me souvenir de détails aussi stupides qu’inutiles. Pourquoi, par exemple, j’ai le souvenir que le Grand Antonio ait voulu embrassé mère Teresa qui le rejetait du bras ? L’a-t-il vraiment embrassé ? Pourquoi j’ai le souvenir de cet homme d’affaire québécois qui a été un des rares survivant à l’écrasement d’un boeing sur la piste d’atterissage d'un aéroport en Asie, et qui, après avoir pris conscience de l’impact, a tout de suite décider d’en informer son collègue, resté au Québec, plutôt que sa femme et ses enfants ? Pourquoi Fidel Castro et Bill Clinton se sont assis au même banc lors des obsèques de Pierre-Elliot Trudeau ? Qu’ont-ils dit ? Pourquoi ma mémoire invente des tragédies ferroviaires sur des ponts de glace entre Longueuil et Maisonneuve, s’abymant dans les eaux glacés d’une mémoire flottante…

     

    Des détails insolites dont je m’efforce à découvrir s’ils ont vraiment été ou s’ils ont été inventés de toutes pièces par un malin génie. Chaque fois, je demeure convaincu de leur véracité. Je me lance à la recherche de traces de ces souvenirs. Et pendant que m’engouffre dans des recherches vaines sur de fades archives virtuelles et encyclopédiques, j’en viens à douter de la pertinence de toutes ces recherches.

     

    Ma mémoire est endolorie et je n’ai que trente ans.

     

    Et j’en viens enfin à penser que cette mémoire fondante qui perd le nord et le fil ne peut être cultivée qu’à l’étranger, là où il est effectivement normal de se sentir étranger et de la mettre à l’épreuve. Et c’est là que la mémoire, il me semble, répondra le mieux de ces plus belles fictions.