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June 21 Delta de la fin du mondeAux confins du monde.
Europa cul-de-sac. Mare Negrea.
Je suis à la limite des Europes, au niveau de la mer. Même longueur d’onde qu’elle. Ukraine, je devine. Je tourne la tête à la jetée des Europes. Là où se jette le fleuve dans la mer. Confluence et concert. Bulgarie. Fleuve frontière. Château de carte, grain de sable dans les yeux. Irrémédiable fatigue, noyée.
C’est l’éveil du delta. Voilà la poétique vivante, au débit coulant. Je ne pense qu’en image. Syntaxe de rebuts. Dans cette contrée de fin du monde, je rêve d’écoumènes érodés, je rêve de Lofoten vierge, de paysage proto-humain, autotélique. L’eau douce coule de mes yeux ensoleillés d’aveugle.
Je mange une soupe au poisson. Puis du poisson. Hier, j’ai mangé du poisson et ce soir, on annonce que du poisson tombera du ciel. Du silure. Je mange le fleuve comme un boulimique. Le soir, j’épuise les réserves vinicoles de la Dobrogea. Et d’étranges poèmes pleuvent sur nos barques.
Ce sont des Roseaux.
Des mélodies de flûte de ney.
Tristesse ovidienne,
Voici poindre la noirceur de la mer.
Joie, joie, joie.
Odeur de fleuve, de sable, de campagne et de fleurs,
Odeur océane, parfum sablé de mer,
Dunarii, Danube.
Nous sommes amphibies, lipovans.
Roseaux couvant les rêves d’ambition, de fleuve et de mer…
Au pays du resort couché, le parasol désertique, renversée la bière,
À la plage blanche, au désert.
Je suis bé, Comme la bouche ouverte d’une carpe sur le sable couchée.
Ovide ! mon ami muet.
Les Tristes n’affectent plus la sensibilité immuable des paysages migrateurs.
Des pélicans échoués, des avaries aviaires ou toute tragédie apaisante.
C’est encore l’écueil de la soie, la route des pandémies, des caravanes mercantiles insoupçonnées.
Tous les Marco Polo inventifs, ne sont-ils pas morts assoiffés ?
Inassouvie, l’UNESCO veut mettre un condom sur chaque bras de mer ! C’est que les testicules gangrénés de l’Europe épandent une eau douce et affluente, comme le pus que cache l’onguent.
À la jetée des Europes, c’est de cette eau infectieuse que j’ai soif !
Le monde au bout du monde, encore veinard de limites marécageuses.
Barques, submergées, pêcheurs de pélicans aux mains huileuses, poisseuses et poissonneuses, et qui fument, dissimules la tempête au large.
J’aimerais être comme ce débris : une impudeur géopoétique de la fin du monde.
Aujourd’hui, il tombe quelques gouttes. Le chat est trempe. Continuent les marteaux de battre une chamade arythmique. Les travailleurs cognent en sueurs de front sur ma tête endolorie. Ils construisent des resorts pour que puisse s’applaudir la fin du monde.
Le mari de madame, ce pêcheur bredouille, fait le singe devant la télévision. Il s’est encore soulé hier soir. La houle, le mouton, les vertiges. Et le sable qui souffle comme un château de carte.
C’est encore la peur, et non la tristesse, mon cher Ovide qui tenaille l’homme qui boit, qui sent la guerre en lui comme un soi plus terrible encore.
En attendant de sortir la machette, l’eau, je boirais bien un peu de ce vin des confins. Cette pêche d’absolu en entrée bredouille. Je suis ivre d’une fluviale fin du monde. Débordement bredouille. Séisme. Faille, danse tectonique. Géologue de fond de bouteille. Tremblement de terre. Ma bière repose ici, en paix devant la tragédie, quelque part ici ou là encore dans ma mémoire, près d’un fleuve, ici m’ensable une liqueur fine d’aurores boréales.
Ici, je suis un touriste aux lèvres polluées. Je cours les fins du monde sur des plages sans nom.
Les hirondelles nous savent nonchalants. Nous saluent des ailes. Nous savent non loin de la paille qui recouvre nos rêves par soir de tempête. Nous savent encore rêve d’aéronef embrasant les plus hautes tours. L’azimut, le mazoute, l’azur et le mercure. Je devine que l’infini n’est plus tellement loin.
C’est impuissant, cette attente, cette éjaculation avortée de la fin.
À la façon paysanne, j’ai de la boue sur mes rêves et mes mensonges sont enduits de chaussures. J’effectue des métaphores salissantes, des voyages gluants. Mon unique culotte qui porte un large trou est aussi souillée.
Le paysan qui nous prête refuge et qui, tous les soirs, nous jette quelques bout d’arrêtes de ses dernières pêcheries, ménage ses berges.
Sa femme, elle était exténuée, quoique encore belle.
À la jetée des Europes. Je parle à une ligne, une limite, une ceinture imaginaire. Bleu foncée, noire. Je parle à ma bière qu’on ensablera. Ce sein inhospitalier qui assèche toute soif. Je mange ce soir chez les pontiques. J’entends que je suis aux abords de l’Euxin, de la Kara Deniz. J’entends et je ne suis pas pressé.
J’écoute aussi les vaches paissent tranquillement la broussaille marine. De vagues rumeurs de mer. C’est ici qu’Ovide a vu le fleuve durcir, la mer geler, celle-là même que Kafka voudrait, par littérature, fracasser. Ici là même où la tristesse est un vin inoubliable, une chemise froissée, une nuit au feteasca, un souffle doux de murtaflar. Ici où les Alpes, montagnes et affluents des Europes urinent impunément dans cette large cuvette. Un repas que je mange froid, tous les sors, comme une vengeance. Cette mémoire oubliée, perdue, antérieur à la sagesse mésopotamienne. C’est le delta poétique du Danube. C’est cela que j’écris depuis que je marche. Je traverse un désert noir, ce lac, oublié au fond d’un jardin millénaire. Un puits où l’on enterre sa bien-aimée.
À la jetée des Europes, tous les chiens, les réfugiés du monde, lipovans ou pélicans, cherchent dans le filet pêcheur le chaînon manquant.
Noir refuge de fluides : brun, bleu. Combien de sous-marins russes, de frégates bulgares, de galions romains de tanker anglais dorment en fracas ?
Partout mes pieds de Canadien errant ont cherché entre Constanţa et Constantinople un sable fin. Un sableux. Une sablette. Le craquement de coquillages, d’os de mer.
Moment de détente devant le bleu alchimique. Je cherche d’autres fleuves. Visage d’oubli.
Finitude exit.
J’ai jeté une bouteille vide à la mer ce soir. La méduse avait soif, alors j’en ai jetée une autre.
Et ainsi de suite.
Ce passage oblige l’échouerie.
Nulle ivresse porte mieux le sauf-conduit que l’œil injecté du lanceur,
Les carrefours du vendredi midi seront, demain, engorgés de capitaines qui rêvent de retourner au delta.
J’attends une barque qui ne passera jamais. Un canot volant en petit élan de kayak et toboggan.
Voilà le delta du Danube. Sa poétique fluviale. Voilà aussi ses ponts effondrés, son rein européen qui cuve les déjections d’union fédératrice, la cuvette où vomit et pisse l’Europe grippée, le caniveau bleu de Strauss.
L’Europe et ses régions ! Une poétique fluviale devant vous les gars ! S’assèche, devant vous, le filon conducteur de vos rêves géopoétiques, échoués dans la mémoire d’un lac oublié, d’une mer Noire.
Danube pourtant. Un bras de mer tendu, puis un autre encore quémandant des oiseaux pour vivre. Des milliers de ruelles qui jamais n’ont connu l’asphalte, le miracle inépuisable de l’eau.
Bras de mer, doigt d’honneur à l’horizon, aux barbares qui n’ont d’autre signature qu’un cri perdu dans la mémoire débordante, délugeante. C’est une promesse d’eau douce que je t’adresse chaque soir, mon cher Noé, au chevet d’une lampe mourante, d’une plage vide à la jetée des Europes. Promesse de déborder de joie. Rires audibles, incontenables. Et je ferai en sorte qu’il ne restera plus de place pour l’Homme dans ton rafiot. Que gèle et que brûle ma peau hypothermique. Hypertrophié, de vue.
Ce matin. Inondation de soleil.
Je me réveille saoul. Terne, un peu vague. Je suis un débris de plage. Sable dans la bouche. Au milieu des vaches qui me piétinent. Écrasez par la basse-cour à marée haute. Médusez-vous de moi !
Dans l’eau, mes pas découpent la mer, finitude exit, en coups d’épée.
L’inutile beauté de la roche, l’inphotographiable existence.
Me voilà fini, à la jetée des Europes. Rôdant les confins de la fin du monde. Le monde du bout du monde.
C’était une échouerie.
Cette plage abandonnée au rêve d’automne, aux gélivures. Un suaire migratoire pour camper nos corps sur ce cendrier fin et sablonneux. Mégots, bouteilles vides comme mon œil, corps bronzant à point, poème pour la mer.
Offrande.
J’attends la fin du monde, ici, dans ce resort désert.
Les albatros se moquent bien de marcher. Eux seuls pourront la raconter, la fin du monde. |
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