Julien's profileLes confidences d'un Can...PhotosBlogLists Tools Help

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    June 14

    La mer de Monreale

    Il est des moments où les illusions naviguent à qui mieux mieux. Juste avant de frapper l’écueil, elles vous permettent de conquérir les paysages du baume.
    *
    Il est facile de s’enlacer à Montréal et de s’épuiser au point où l’on ne voit plus que le paysage morne et utilitaire de la ville qui s’essouffle alors. Mais il ne suffit de peu pour découvrir la magie des lieux, redécouvrir la ville comme si c’était la première fois qu’on y foulait son sol. Pour ce faire, il est une action très insolite –surprenante par sa simplicité– qui consiste à sortir dehors, marcher… Se mettre à la recherche des figures constitutives et fondatrices du dehors.
    Marcher vers l’inutile beauté, par les chemins les plus inusités, redécouvrir ce que sont les Montréalais : des Insulaires vivant à quelques mètres des rives.  Pagayer ainsi vers les archipels intimes de la communauté que sont les ruelles charmantes et secrètes; ruelles de la mémoire. Redécouvrir les chemins de fer oubliés qui nous font dériver loin derrière nous, dans les terrains vagues d’époques révolues. Grimper la montagne Royale qui nous élève au-dessus de la mer de Champlain et apercevoir en rêve à l’horizon les îles que furent peut-être ces blocs erratiques montérégiens, cloque glaciaire. Faire émerger des rues de la métropole les eaux retirées de la mer de Champlain qui ont sans doute inspiré les bâtisseurs britanniques à procéder au desséchement du cours des nombreuses rivières non mercantiles de l’isle de Tiotiake. Sans oublier les 266 kilomètres de rives montréalaises qui font surgir un large et long fleuve qui n’a rien de tranquille. Puis rêver mieux devant le port et l’aéroport…
    S’il existe un Spleen de Montréal, un étang glauque et stagnant, il ne suffit que d’un simple mouvement extérieur, un grand bol d’air frais, pour retrouver le second souffle de l’existence.
    *
    La mer de Montréal, par temps gris et brouillard, me berce d’illusions. Je ne vois plus la Rive-Sud. J’en perds de vues la baronnie de la Longueville, de Sainte-Catherine aussi. Le brouillard estompe la ligne et le point de fuite. Étourdi par deux heures de marche et par le tourbillon impétueux des rapides, j’ai l’impression de voir surgir devant moi une mer. Mais quelle est donc cette mer sans nom ?
    * 
    Il y a de cela des milliers d’années que j’habite la mer de Champlain, noyé au milieu de ces vastes prairies nourricières, sur ce plateau erratique où a poussé cet écoumène canadien. Le soleil a fait fondre sa calotte glaciaire et de nouveaux paysages laurentiens se sont dessinés.
    J’ai rêvé de ces eaux retirées retrouvées.
    J’ai rêvé d’un terrible choc des plaques tectoniques. Inonder la Laurentie. Je savais pourtant qu’il n’en était rien. On me l’avait dit, inculqué. Mais je n’arrivais tout simplement pas à m’y faire. Le fleuve de Montréal n’est pas une mer, me disaient mes professeurs à la petite école… Ni même une mer d’eau douce ? Cela m’était physiquement impossible à concevoir vis-à-vis de ce fleuve et lac qui avait avalé le petit Louis; baptême sacrificiel pour ce lac sans merci qui porte toujours le prénom du sacrifié.
    Avec des yeux d’enfant, ce fleuve et lac immense avait tout d’une mer dégelée. Et ses eaux ne se jetaient-elle pas dans la mer ?  Les eaux de la mer de Champlain s’étaient retirées il y a 8 000 ans me disait mon professeur… J’avais 10 ans, peut-être bien 12 000 ans. Cela était pareil.
    Jadis si je me souviens bien.
    *
    Par temps doux et dégagé, je vois ces montérégiennes que j’aime grimper les dimanches après-midi hivernaux en compagnie d’Andrew. Et par temps mauvais, je ne vois que la ligne d’horizon d’un fantasme qui tient toujours la route : la mer de Champlain, mer de monreale.
    Quand s’efface la Rive-Sud du fleuve, une vaste mer s’érige devant moi; une mer qui conduit notre petit équipage dans un Atlantique mythique et tourmenté.
    Combien de fois ai-je souhaité que Montréal s’efface totalement de la carte, qu’elle s’abyme dans la mer du Nord. Combien de fois ai-je rêvé de cette mer estompant les lourds écoumènes laurentiens. C’était un iceberg ou un mirage nordique, aurores boréales… Je ne sais plus trop.
    J'habite cette mer depuis 12 000 ans déjà...
    Si, en marchant sur les berges du fleuve, j’ai souvent rêvé de voir disparaître la ville de Montréal, l’île toute entière, je dois avouer que maintes fois mes rêves furent exaucés. Je remercie le temps mauvais, le ciel couvert, la bruine, la pluie diluvienne, la neige épaisse, le brouillard qui ont su exaucer mes prières en transformant ce paysage laurentien en une illusion d’optique, une mer nouvelle et retrouvée.
    La mer de Monreale ou les Rapides de Lachine, il y a 10 ans ou 12 000 ans.
    C’est pareil.