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March 16 Journal de PaltinisVoulant échapper à l’urbanité étouffante, Mădălina et moi choisissons de nous rendre à Păltiniş pour nous y reposer quelques jours. L’idée m’enchante puisque je sais qu’en ces lieux est associée entre autres choses la philosophie roumaine.
Emil Cioran est natif de la région (Răşinari, le village voisin). Son frère, qui n’a pas été tenté par l’exil, y vit toujours. C’est aussi le lieu qu’a choisi le philosophe Constantin Noica pour se retirer en toute oisiveté intellectuelle. En ce lieu retiré, Noica a trouvé le souffle inspiratoire pour écrire Le sentiment roumain de l’être et Les six maladies de l’homme moderne. On le sait, cette station a inspiré Le journal de Păltiniş de Gabriel Liiceanu qui y décrit tout son cheminement intellectuel et philosophique ainsi que ses échanges avec Noica. Je sais qu’on associe aussi cette région à Lucian Blaga...
Si pour moi Păltiniş est synonyme de philosophie, c’est aussi la plus vieille et la plus haute station de montagne en Roumanie. Le lieu où l’on pouvait, en toute quiétude, libre penser sans même craindre les représailles autarciques.
Je suis bien décidé de trouver refuge en haute montagne et la cabane des Ours me semble être un gîte fort prometteur.
*
Nous sommes arrivés à la station vers 17h00 pm. Avant d’aller à la pension Cabana Urşilor, Mădălina voulait en essayer une autre. N’ayant rien trouvé de convaincant, nous avons finalement appelé le maître de la pension pour qu’il vienne nous chercher. En bref, nous sommes assez éloignés du lieu.
Au téléphone, il annonce à Mădălina qu’il a une Nissan rouge berline. Au bout de quelques minutes, la voiture arrive. Deux hommes à bord. Crottés comme s’ils venaient d’hiberner tout l’hiver. Avec sa barbe de plusieurs jours, le type qui conduit la voiture porte un gilet d’armée et il a un bandage sur le pouce. Il s’est blessé? Il fume. Puis le second homme, côté passager, est le maître d’hôtel.
Il nous salue et nous ouvre la portière arrière. Il dépose nos back pack dans la valise sconse de la voiture.
Le maître d’hôtel est aussi crotté que son compère. Il a une longue barbe blanche et grise. Il a l’arcade sourcilière sévère. L’homme est amputé de deux bouts de doigts de la main droite : la partie supérieure de son majeur et de son auriculaire. Fait étrange : en guise d’ongles, deux petites griffes ont poussé sur le moignon de ses deux doigts amputés.
L’homme porte un chapeau et un polar rose sur lequel est écrit Florida fresh. Très empreints du style montagnard transylvain, ces deux hommes tiennent à la fois du loup et de l’ours.
Notre maître d’hôtel nous fait visiter sa pension qui fait presque figure de cathédrale tellement elle est immense. Sur 4 étages, elle est construite avec du pin blanc et noir de transylvanie. Ressource environnante. Au dernier étage, il y a un living au grenier duquel est aménagé un observatoire. Sur trois étages, on y compte plus de 12 chambres. Au sous-sol, les deux hommes continuent de construire des boiseries pour la pension.
Fait cocasse : le maître d’hôtel et son acolyte boivent de la bière Ursus.
Pleins de chiens à l’extérieur qui jappent agressivement aux moindres mouvements. Parce qu’ils sont nourris par les gens de l’entourage, ces chiens sont semi errants. Ils n’appartiennent à personne, mais se tiennent toujours près d’une même maison. De sorte que le propriétaire de la maison nourrit le chien qui y rode autour et, finalement, en fait le sien. Cependant, ces chiens sont laissés à eux seuls dans la nature montagnarde. Ils ne sont pas habitués à voir marcher des étrangers.
Si bien que les aboiements m’ont fait oublier un instant la philosophie qu’inspirent ces lieux. Un peu de vin pour s’acclimater à la haute altitude. Je bois un nectar de Cabernet Sauvignon dans une tasse qui porte l’inscription : l’hiver de notre adhésion.
1450 mètres. C’est ici que s’élève l’esprit.
*
Tandis que Mădălina regarde la Transylvanie carpienne par la fenêtre du living, j’ouvre la carte des Munţii Cindrel. Puis je lis un guide sur la région.
Étant formés par une cime principale qui se dresse à plus de 2000 mètres, les Monts Cindrel –une partie des Carpates méridionales– envoient vers leurs extrémités une succession de cimes secondaires nivelées et de plus en plus basses vers la vallée de l’Olt (rivière) à l’Est et vers les dépressions de Sibiu et d’Apold (Nord-Est). Au sud, ils voisinent avec les Monts de Lotru et à l’Ouest avec les Monts de Şurianu.
La grande diversité du paysage est l’effet de l’étagement des conditions d’environnement, de la fragmentation, de l’exposition de la nature pétrographique (pierre) et de l’évolution complexe en temps et en espace.
On rencontre ici des versants très inclinés et les fragments de quelques plateaux qui sont étonnants de nivelés. Tout le relief qu’ils couvrent (900 kilomètres carrés) est massif, modéré et asymétrique, formé par des roches cristallines.
L’évolution géomorphologique de Cindrel s’est déroulée de manière égale et unitaire, et supportant petit à petit des mouvements importants d’élévation.
Les conditions d’altitude et de relief ont déterminé l’apparition dans la zone de la plateforme sommitale (Şerbota, Frumoasa, Cindrel) des cirques glaciaires. Les pâturages larges couvrent les plateformes hautes des versants couverts de forêts de 1890 mètres de haut jusqu’au fond des vallées.
La plateforme inférieure très ample entre la vallée de Cibin et celle de Bistra de 900 – 1200 mètres, dominée par pâturages et prés riches, a favorisé le développement en temps de «la plus impressionnante région pastorale des Carpates roumaines», connue en générales comme «Marginimea Sibiului» (En marge de Sibiu). Sur la structure de cette intense humanisation, sur les cimes de ce massif ont été créés des chemins, des sentiers et battus couramment par ceux qui emploient les 50 bergeries et environs 3000 chaumières, hangars, étables, maison d’été construites jusqu’à 1400 mètres d’altitude construisant en quelques zones des hameaux de 10 à 15 fermes.
Grâce à la surface et aux altitudes, les éléments climatiques de Cindrel changent avec les hauteurs. Sur l’étage montagneux inférieur (jusqu’à 1000 mètres), on a un climat plus doux.
Le réseau hydrographique dense est tributaire à l’Olt qui reçoit les eaux de Cibin et de Sadu, respectivement de Mureş, qui accumule les eaux de Sebeş et de Frumoasa.
La densité et la composition de la végétation sont présentes distinctivement sur les étages altitudinaires avec des différences à cause de l’exposition de l’inclinaison de la pente et de l’humidité. Les forêts de feuillus se continuent avec celle de mélange (hêtre, pin, sapin) jusqu’à 1400 mètres, suivies ensuite par celle de pin et sapin entre 1400 et 1800 mètres.
La flore basse a un aspect uniforme dans les pâturages vivement colorés en été. La zone sommitale est dominée par graminée (l’herbe des roches, lichens, pivoines de montagne, la groseille, la myrtille couvrent avec le framboisier de large part de cimes et de surfaces inclinées.)
La végétation qui couvre tous les étages altitudinaires a favorisé le développement d’une faune riche en valences synergiques fameuses. De grands mammifères –le sanglier, le cerf, le chevreuil, l’ours– aux petits mammifères –le renard, le putois, la martre et cetera– aux oiseaux –le coq de montagne, iernuca, la grive– peuplent le massif entier…
Je laisse le livre sur la table et nous partons marcher.
Le sapin, le pin, l’épinette et l’hêtre dégagent des parfums familiers qui me rappellent mon pays boréal.
Aujourd’hui, Mădălina et moi marchions et je sentais l’odeur de la fumée (feu de foyer). Ça sent le pin.
Nous avons cherché la maison de Noica. Est-ce celle en face de l’Église? Nous étions aussi indécis que le moine à qui nous avons posé la question. Puis, nous l’avons finalement trouvé. Ci-gît Constantin Noica 1909-1987.
À cet endroit précis, entouré de sapins et de pin, repose le sentiment roumain de l’être.
Et avec un peu d’humour, Noica aurait pu écrire un poème aux sentiments conifères de l’hêtre.
Un peu plus tôt, nous avons cherché à photographier le toit de la Roumanie, le mont Moldoveanu, 2543 mètres d’altitude. Nous avons pris la route de Păltiniş. Un chien blessé à la patte nous a accompagnés jusqu’à la sortie de la station. Nous avons vu alors une meute de V.U.S. et de remorques remplies de skidoo. Des commandites de Redbull. Concours de motoneiges. Putain!
La philosophie se fait vandaliser.
Personne ne célèbre plus Noica, on dirait.
Nous remarquions les déchets sur le bord de la route. Il faudrait que le pays prenne un peu plus en considération l’éthique environnementale.
Nous dérangent un peu plusieurs complexes touristiques en développement alors que d’autres sont laissés totalement à l’abandon, comme à Herculane.
Nous sommes allés voir les skieurs. Mădălina veut que je lui apprenne à skier. D’accord, je t’apprendrai, mais seulement sur de la neige fraîche.
Nous poursuivons notre marche dans la station et nous nous achetons de l’eau à la dame du magasin mixte; celle-là même qui m’a vendu une carte et un petit livre sur Păltiniş, la veille. Nous dînons à la Casa de Piatra. Service lent, musique de merde.
Je regarde l’anneau de fiançailles sur le doigt de Mădălina. Tranquillement, nous nous construisons une maison de pierre, solide et durable. Viable et essentielle, comme un refuge en haute montagne.
Sensation de spiritualité.
Et voilà ma ciorba qui arrive près de 45 minutes plus tard!
Nous revenons nous oursifier dans notre cabane.
Hier, nous avons soupé avec notre maître d’hôtel qui nous a préparé des mici et du porc. Le tout bien arrosé de ţuica. Nous avons bien mangé et nous nous avons battus les champs… à la roumaine, à la transylvaine ! Les maîtres sont sympathiques mais un peu étranges.
Fraternel et bien arrosé.
Si bien que j’ai eu de la difficulté à m’endormir. Trop d’ail, trop d’alcool. Toute la nuit, les chiens ont hurlé à la lune qui était pleine et magnifique. Plus d’une fois les jappements et hurlements m’ont réveillé. Je me suis dirigé au balcon pour observer la lune. Le ciel était tout bleu. Un seul lambeau de nuage. Des étoiles brillantes et une lune majestueuse.
Souvenir inoubliable et non photographiable.
Aujourd’hui, nous connaissons bien la station de Păltiniş. Hier, nous avons découvert un nouveau sentier bordé de sapins et d’hêtres qui mène à notre cabane sans que nous soyons obligés de prendre la route principale qui est tout de même quelque peu fréquentée. Ce sentier est désert. Calme et serein. Enfin! Un chemin de l’esprit où nous pouvons nous entendre penser et respirer en toute quiétude.
Cela nous a pris presque trois jours pour découvrir ce chemin de l’esprit.
Ainsi en est-il avec les lieux nouveaux. Il nous faut quelques faux pas avant de trouver la venelle, la ruelle, le refuge, l’isle, pour nous permettre d’envisager et de ressentir l’esprit des lieux. Cela nous demande toujours un certain temps d’acclimatation. C’est pourquoi, outre les lieux transitoires, nous ne restons jamais moins de deux jours par endroit visité. C’est notre éthique du voyage back pack.
Hier, étudiant la carte des Monts Cindrel, j’ai remarqué un sentier des crêtes. J’ai dit à Mădălina que nous devions nous y rendre pour notre dernière journée.
Au diable le ski!
Je me suis donc levé à 7h00 am. J’étais très excité. Le ciel était complètement dégagé. Il fallait que je réveille Mădălina. Nous avons déjeuné avec du salami de Sibiu, puis j’ai préparé nos lunchs.
Nous nous sommes dirigés vers la station. Nous avons pris le sentier qui, selon mes calculs, était celui de Şanta, mais qui s’est avéré être le sentier Poiana Muncel, menant au sommet de Păltiniş.
Point de départ : bannières Red Bull.
Encore ces skidoo orduriers! J’espère que nous ne nous ferons pas chier par ses motoristes impunément pollueurs! Je dois donc donner les instructions d’urgences à Mădălina. Si nous entendons un bruit de moteur qui se dirige vers nous, nous ne disposons que de quelques secondes pour nous jeter hors du sentier.
À mi-parcours, ce large sentier fréquenté par la mécanique Bombardier est devenu sentier pédestre. Repos enfin!
En une heure, nous avons atteint le sommet qui était un pur délice. Au loin, je crois voir les monts Fagaraş et le sommet Moldoveanu. Mădălina n’en est pas aussi certaine. Mais moi je crois l’avoir vu sur la carte, ce qui, selon notre position, correspondrait à cette chaîne bien particulière.
Avons ensuite essayé le télésiège. Vue panoramique. Puis nous nous sommes embrassés avec le paysage pour seul témoin, assis sur la borne de Păltiniş.
Selon Mădălina, le paltin (érable sycomore) est un arbre puant. Le plus grand mystèreI
C’était au début.
Il n’y avait que du magma, des océans sans fin,
Des ondes de chocs, de la lave en fusion…
Puis il y eut cette chose
Cette chose qui est sortie du limon
Du socle
C’est ce que chante la Poésie
Scientifique et Religieuse
II
Dans cette chose, il y avait
Un peu de nous
Dans ce nous,
C’était toi et moi, animés du même souffle.
Toi et moi
C’est fou, hein?
Toi et moi, issus du même socle
III
Le plus étonnant c’est que
Toi et moi
Étions capable de reproduire
Ce même souffle qui nous anime
IV
À travers les temps
Toi et moi
Avons pris divers vêtements de chair
Toi, tu étais le féminin
Moi, j’étais le masculin
Nous, nous étions une écriture indéchiffrable
V
Nous étions
Une chair mystérieuse
Muée d’intelligence
Muée d’une conscience…
J’avais conscience de ton existence
Tu avais conscience de la mienne
Nous étions conscients de nous
Sans connaître
VI
C’était étonnant car
Tout le temps, notre cœur battait
Notre souffle ponctuait nos trajectoires
Sur le même rythme
Malgré qu’aucun de nous ne savait lire
La partition indéchiffrable…
Ce qui fait qui nous constitue, toi et moi
VI
Le plus drôle
C’est que nous nous aimions
Toi et moi
Et nous ne pouvions vivre l’un sans l’autre
Toi et moi
L’harmonie du grand concert de l’existence
VII
Ô bien sûr,
Nous avons été parfois, hélas souvent séparés
Douloureusement
Toi moi
VIII
Toutes les plus belles histoires en font foi
Tous les plus grands récits racontent
Comment moi, éperdument amoureux de toi,
Te cherche désespérément
Dans le désert, dans les plus hautes montagnes
Dans les mers gelées de l’Histoire
J’étais inconsolable
Tu étais une colombe évanouie en pleine mer
« Où es-tu ? »
IX
Quand je te retrouvais,
Nous redevenions
Toi et moi
Nous nous emportions et nous nous consommions
Dans les fluides du devenir
C’est ce que nous étions
Amoureux
*
Prologue
Un jour quelqu’un m’a conté
Cette histoire d’amour
Avec la plus grande candeur
C’était l’histoire de la plus grande simplicité
Une évidence même !
Mais, on me demanda d’en secouer les évidences et de
Considérer à nouveau le mystère des hommes et des femmes.
Toi et moi qui parviennent par l’union
À faire ce nous
Ce que nous sommes en bref
Ce n’était pas une mince affaire
Je savais que le langage n’était pas suffisant pour expliquer
Le mystère de l’alliance sacrée
Entre un homme et une femme
C’était à n’y rien comprendre finalement
Une autre histoire d’amour.
Et pourtant, par elle, nous parvenions à faire du monde entier
Notre maison.
Puis, je me suis souvenu de cette pensée
Inoubliable
Qui orne, aujourd’hui encore,
L’entrée du palais Topkapi à Istanbul
Et ma mémoire amoureuse
Si vous gardez vivant le visage de votre bien-aimée
Alors le monde entier sera votre maison…
Cette maison solide comme pierre
Que l’on porte à l’intérieur
Est foyer vivant de l’amour
Et c’est le plus grand des mystères
C’est pourquoi nous aimons le raconter,
À tour de rôle
L’histoire de nos amours |
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