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Canadien errant...

Les histoires déplacent les montagnes
Here's a look on special waybooks
June 21

Delta de la fin du monde

 
Aux confins du monde.
Europa cul-de-sac. Mare Negrea.
Je suis à la limite des Europes, au niveau de la mer. Même longueur d’onde qu’elle. Ukraine, je devine. Je tourne la tête à la jetée des Europes. Là où se jette le fleuve dans la mer. Confluence et concert. Bulgarie. Fleuve frontière. Château de carte, grain de sable dans les yeux. Irrémédiable fatigue, noyée.
C’est l’éveil du delta. Voilà la poétique vivante, au débit coulant. Je ne pense qu’en image. Syntaxe de rebuts. Dans cette contrée de fin du monde, je rêve d’écoumènes érodés, je rêve de Lofoten vierge, de paysage proto-humain, autotélique. L’eau douce coule de mes yeux ensoleillés d’aveugle.
Je mange une soupe au poisson. Puis du poisson. Hier, j’ai mangé du poisson et ce soir, on annonce que du poisson tombera du ciel. Du silure. Je mange le fleuve comme un boulimique. Le soir, j’épuise les réserves vinicoles de la Dobrogea. Et d’étranges poèmes pleuvent sur nos barques.
Ce sont des Roseaux.
Des mélodies de flûte de ney.
Tristesse ovidienne,
Voici poindre la noirceur de la mer.
Joie, joie, joie.
Odeur de fleuve, de sable, de campagne et de fleurs,
Odeur océane, parfum sablé de mer,
Dunarii, Danube.
Nous sommes amphibies, lipovans.
Roseaux couvant les rêves d’ambition, de fleuve et de mer…
Au pays du resort couché, le parasol désertique, renversée la bière,
À la plage blanche, au désert.
Je suis bé, Comme la bouche ouverte d’une carpe sur le sable couchée.
Ovide ! mon ami muet.
Les Tristes n’affectent plus la sensibilité immuable des paysages migrateurs.
Des pélicans échoués, des avaries aviaires ou toute tragédie apaisante.
C’est encore l’écueil de la soie, la route des pandémies, des caravanes mercantiles insoupçonnées.
Tous les Marco Polo inventifs, ne sont-ils pas morts assoiffés ?
Inassouvie, l’UNESCO veut mettre un condom sur chaque bras de mer ! C’est que les testicules gangrénés de l’Europe épandent une eau douce et affluente, comme le pus que cache l’onguent.
À la jetée des Europes, c’est de cette eau infectieuse que j’ai soif !
Le monde au bout du monde, encore veinard de limites marécageuses.
Barques, submergées, pêcheurs de pélicans aux mains huileuses, poisseuses et poissonneuses, et qui fument, dissimules la tempête au large.
J’aimerais être comme ce débris : une impudeur géopoétique de la fin du monde.
 
Aujourd’hui, il tombe quelques gouttes. Le chat est trempe. Continuent les marteaux de battre une chamade arythmique. Les travailleurs cognent en sueurs de front sur ma tête endolorie. Ils construisent des resorts pour que puisse s’applaudir la fin du monde.
Le mari de madame, ce pêcheur bredouille, fait le singe devant la télévision. Il s’est encore soulé hier soir. La houle, le mouton, les vertiges. Et le sable qui souffle comme un château de carte.
C’est encore la peur, et non la tristesse, mon cher Ovide qui tenaille l’homme qui boit, qui sent la guerre en lui comme un soi plus terrible encore.
En attendant de sortir la machette, l’eau, je boirais bien un peu de ce vin des confins. Cette pêche d’absolu en entrée bredouille. Je suis ivre d’une fluviale fin du monde. Débordement bredouille. Séisme. Faille, danse tectonique. Géologue de fond de bouteille. Tremblement de terre. Ma bière repose ici, en paix devant la tragédie, quelque part ici ou là encore dans ma mémoire, près d’un fleuve, ici m’ensable une liqueur fine d’aurores boréales.
Ici, je suis un touriste aux lèvres polluées. Je cours les fins du monde sur des plages sans nom.
Les hirondelles nous savent nonchalants. Nous saluent des ailes. Nous savent non loin de la paille qui recouvre nos rêves par soir de tempête. Nous savent encore rêve d’aéronef embrasant les plus hautes tours. L’azimut, le mazoute, l’azur et le mercure. Je devine que l’infini n’est plus tellement loin.
C’est impuissant, cette attente, cette éjaculation avortée de la fin.
À la façon paysanne, j’ai de la boue sur mes rêves et mes mensonges sont enduits de chaussures. J’effectue des métaphores salissantes, des voyages gluants. Mon unique culotte qui porte un large trou est aussi souillée.
Le paysan qui nous prête refuge et qui, tous les soirs, nous jette quelques bout d’arrêtes de ses dernières pêcheries, ménage ses berges.
Sa femme, elle était exténuée, quoique encore belle.
 
À la jetée des Europes. Je parle à une ligne, une limite, une ceinture imaginaire. Bleu foncée, noire. Je parle à ma bière qu’on ensablera. Ce sein inhospitalier qui assèche toute soif. Je mange ce soir chez les pontiques. J’entends que je suis aux abords de l’Euxin, de la Kara Deniz. J’entends et je ne suis pas pressé.
J’écoute aussi les vaches paissent tranquillement la broussaille marine. De vagues rumeurs de mer. C’est ici qu’Ovide a vu le fleuve durcir, la mer geler, celle-là même que Kafka voudrait, par littérature, fracasser. Ici là même où la tristesse est un vin inoubliable, une chemise froissée, une nuit au feteasca, un souffle doux de murtaflar. Ici où les Alpes, montagnes et affluents des Europes urinent impunément dans cette large cuvette. Un repas que je mange froid, tous les sors, comme une vengeance. Cette mémoire oubliée, perdue, antérieur à la sagesse mésopotamienne. C’est le delta poétique du Danube. C’est cela que j’écris depuis que je marche. Je traverse un désert noir, ce lac, oublié au fond d’un jardin millénaire. Un puits où l’on enterre sa bien-aimée.
À la jetée des Europes, tous les chiens, les réfugiés du monde, lipovans ou pélicans, cherchent dans le filet pêcheur le chaînon manquant.
Noir refuge de fluides : brun, bleu. Combien de sous-marins russes, de frégates bulgares, de galions romains de tanker anglais dorment en fracas ?
Partout mes pieds de Canadien errant ont cherché entre Constanţa et Constantinople un sable fin. Un sableux. Une sablette. Le craquement de coquillages, d’os de mer.
Moment de détente devant le bleu alchimique. Je cherche d’autres fleuves. Visage d’oubli.
Finitude exit.
J’ai jeté une bouteille vide à la mer ce soir. La méduse avait soif, alors j’en ai jetée une autre.
Et ainsi de suite.
Ce passage oblige l’échouerie.
Nulle ivresse porte mieux le sauf-conduit que l’œil injecté du lanceur,
Les carrefours du vendredi midi seront, demain, engorgés de capitaines qui rêvent de retourner au delta.
J’attends une barque qui ne passera jamais. Un canot volant en petit élan de kayak et toboggan.
Voilà le delta du Danube. Sa poétique fluviale. Voilà aussi ses ponts effondrés, son rein européen qui cuve les déjections d’union fédératrice, la cuvette où vomit et pisse l’Europe grippée, le caniveau bleu de Strauss.
L’Europe et ses régions ! Une poétique fluviale devant vous les gars ! S’assèche, devant vous, le filon conducteur de vos rêves géopoétiques, échoués dans la mémoire d’un lac oublié, d’une mer Noire.
Danube pourtant. Un bras de mer tendu, puis un autre encore quémandant des oiseaux pour vivre. Des milliers de ruelles qui jamais n’ont connu l’asphalte, le miracle inépuisable de l’eau.
Bras de mer, doigt d’honneur à l’horizon, aux barbares qui n’ont d’autre signature qu’un cri perdu dans la mémoire débordante, délugeante. C’est une promesse d’eau douce que je t’adresse chaque soir, mon cher Noé, au chevet d’une lampe mourante, d’une plage vide à la jetée des Europes. Promesse de déborder de joie. Rires audibles, incontenables. Et je ferai en sorte qu’il ne restera plus de place pour l’Homme dans ton rafiot. Que gèle et que brûle ma peau hypothermique. Hypertrophié, de vue.
Ce matin. Inondation de soleil.
Je me réveille saoul. Terne, un peu vague. Je suis un débris de plage. Sable dans la bouche. Au milieu des vaches qui me piétinent. Écrasez par la basse-cour à marée haute. Médusez-vous de moi !
Dans l’eau, mes pas découpent la mer, finitude exit, en coups d’épée.
L’inutile beauté de la roche, l’inphotographiable existence.
Me voilà fini, à la jetée des Europes. Rôdant les confins de la fin du monde. Le monde du bout du monde.
C’était une échouerie.
Cette plage abandonnée au rêve d’automne, aux gélivures. Un suaire migratoire pour camper nos corps sur ce cendrier fin et sablonneux. Mégots, bouteilles vides comme mon œil, corps bronzant à point, poème pour la mer.
Offrande.
J’attends la fin du monde, ici, dans ce resort désert.
Les albatros se moquent bien de marcher. Eux seuls pourront la raconter, la fin du monde.
January 15

L'ascension du mont Saint-Hilaire

De tout temps, la montagne de Belœil a été le paradis des naturalistes de la région montréalaise, des botanistes surtout, aux époques où il y en eut. En petit nombre, amoureux, fidèles, ils viennent chaque année rendre visite aux hôtes silencieux de la montagne. Ils connaissent tous les recoins, suivent les torrents, escaladent les pentes ou dévalent dans les ravins. La sueur les inonde, les moustiques les dévorent, leurs pieds s’écorchent dans la chaussure brûlante ; mais ils ne sentent rien, occupés qu’ils sont à saluer leur silencieux amis, partout, au creux des source , sur la mousse des rochers, aux branches des arbustes, sur le sable du lac. (…) Le soir venu, on les voit, les naturalistes, se promener  devant la gare, en marge des autres touristes, poussiéreux, piqués, fourbus, mais heureux des riches trouvailles qu’ils serrent précieusement sous le bras et des charmants tableaux qu’ils emportent au fond des yeux.

Frère Marie Victorin, Croquis Laurentiens.

Au début de l’année 2007, il nous est venu à l’idée, Andrew et moi, de gravir des montagnes à proximité de Montréal. L’impératif était avant tout sportif : la mise en forme physique de nos corps trentenaires. Ainsi, chaque dimanche de cet hiver-là, nous avons religieusement gravi des montagnes, plutôt dire des « collines »[i].
À la fin de l’hiver, nous avons trouvé en quelque sorte notre second souffle. Vis-à-vis de l’endurance physique qu’il faut déployer pour gravir une montagne, notre rythme cardiaque s’est régularisé. Nous nous sommes fait une santé en avalant de grands bols d’air frais –ce qui éveille l’esprit !
Mais au-delà de l’exercice physique qui découle de l’ascension dominicale, nous avons découvert quelque chose d’encore plus fondamentale : nous habitons depuis plusieurs années les collines de Montréal. Autrement dit, nous habitons les montagnes royales, les Mont-royaliennes, Montréaliennes, surtout connues sous ce vocable : « les montérégiennes. » Il s’agit des monts suivants : Royal, St-Bruno, St-Hilaire, St-Grégoire, Rougemont, Yamaska, Shefford, Brome et Mégantic.
Le mont Saint-Hilaire, une montérégienne
Parmi l’ensemble des Montérégiennes, c’est le mont Saint-Hilaire que nous préférons, Andrew et moi ; montagne relativement jeune, 125 millions d’années, sur laquelle nous remarquons des blocs erratiques, épars –prouvant la présence glaciaire de jadis.
Cette colline a porté plusieurs noms[ii] : Wigwomadensis, en langue abénakis, parce que la montagne ressemble à un wigwam ; Montfort, ainsi que l’avait baptisé Champlain ; montagne de Chambly, en raison de la proximité du fort du même nom au XVIIème siècle ; mont Rouville, nommé ainsi par son propriétaire, Jean-Baptiste Hertel, fils du Sieur de Chambly ; en 1844, la montagne, acheté par un certain Campbell, devient mont de Belœil ; puis, une forte rivalité toponymique oppose le mont Saint-Hilaire au mont Belœil, jusque dans les années 1970, quelques décennies après que l’Université McGill ait racheté la colline de 411 mètres d’altitude. Mentionnons aussi que les habitants de la région, au XIXème siècle, appelaient familièrement la colline Mamelmont, en raison des attributs physiques du relief.
Cette colline formée de roches ignées intrusives alcalines est abrupte. On l’a dirait sculptée et tailladée. Érodée par une mer de glace. De quoi faire fondre de honte la toponymie artistique prétentieuse qui l’encercle : Ozias Leduc, Paul-Émile Borduas…
Lors de la formation des collines montérégiennes, comme nous pouvons lire sur Wikipedia, le magma qui s’est infiltré dans la roche sédimentaire de la croûte terrestre s’est refroidi à l’intérieur de la roche sans atteindre la surface. Au contact de la chaleur du magma, la roche sédimentaire s’est transformée en une roche métamorphique très dure. À ce stade de la formation des collines, il n’y avait pas de « collines » au-dessus du sol mais seulement un dôme de roche dure enfoui dans la roche sédimentaire sous le niveau du sol.
Ce sont les glaciers qui ont découvert les collines en arrachant la roche sédimentaire friable qui les entourait. Comme le dôme de roche métamorphique était très dur, il a pu résister aux glaciers, ce qui explique que les collines sont maintenant au-dessus du niveau du sol. [iii]
Mais ce qui est encore plus curieux, c’est qu’à la fonte des glaciers, il s’est formé une mer –la mer de Champlain– dont les eaux se sont tranquillement retirées, laissant surgir peu à peu le continent que nous connaissons aujourd’hui. Or, les premiers monticules a surgir de la mer de Champlain, furent sans doute les montérégiennes qui furent donc, il y a dix mille ans, archipel de la mer de Champlain. Ainsi commence le magnifique texte au sujet de « La montagne de Belœil » du frère Marie Victorin dans son livre Croquis laurentiens : Au temps effroyablement lointain où l’humanité ne vivait encore que dans la pensée de Dieu, où notre vallée laurentienne était un bras de mer agité de tempêtes, une suite d’îlots escarpés émergeaient, comme d’immenses corbeilles de verdure, sur l’eau déserte et bleue. Les soulèvements de l’écorce ayant chassé les eaux océanes ne laissèrent au creux de la vallée que la collection des eaux de ruissellement, et les îlots apparurent alors sur le fond uni de la plaine alluviale comme une chaîne de collines détachées, à peu près en ligne droite, et traversant toute la vallée depuis le massif alléghanien jusqu’à l’île de Montréal.[iv]
Les dimanches matins, après le solstice d’hiver, Andrew, moi et bien d’autres encore, aimons gravir des îles de la mer de Champlain. Ont ainsi pris part à nos initiatives personnelles : Pierre-Alexandre Saint-Yves, Laurent-Philippe Baril, François Perron, Alexandre Lacroix, Mathieu Bergeron et Mădălina Burtan. Ajoutons aussi qu’un petit groupe de géopoéticiens de La Traversée ont aussi gravi le mont Saint-Hilaire à l’automne 2007 dans la même perspective, que j’espère bien rendre compte, ici, aujourd’hui.
Récit d’ascension
Dans notre bagnole, Andrew et moi remarquons un pic rocheux au sommet du mont Saint-Hilaire. Comme une tétine de mamelon –donnant raison à l’appellation familière que donnaient les habitants à leur colline–, le sommet, que l’on appelle aussi le Pain-de-Sucre, tirerait son nom, selon Pierre Lambert, « des pains de sucre que l’on fabriquait autrefois avec du sucre d’érable[v]. » Il s’érige devant nous : un objectif à atteindre. En bas de la montagne, le chemin pour nous y conduire nous paraît fort abrupt. La vie, elle-même, n’est-elle pas abrupte ? « À pic ! », comme nous disons. Rapidement, nous rationalisons : « y a-t-il un mérite à gravir une petite colline de neige légèrement abrupte en hors-piste ? »
Pour le moment, nous devons garer la voiture quelque part. Nous cherchons un stationnement. Un curieux petit poème urbain se dresse devant nous : Défense de stationner, Stationnement réservé aux détenteurs de vignettes et cetera. Nous y percevons un pied de nez banlieusard adressé aux Montréalais que nous sommes, avides de nature à portée de main. Puisque nous ne pouvons pas stationner notre voiture sur la rue Wolfe, nous le faisons finalement sur la rue Montcalm, qui sonne plus doucement dans le creux de nos oreilles.
Puis, les interdits recommencent de plus bel : Propriété privée, Chemin privé, Aire de protection naturelle, Sentier fermé en période estivale, Sentier hivernal : Raquettes seulement.
« Ouf ! C’est compliqué faire acte de géopoétique ! »
Nous n’avons pourtant que l’hiver pour nous défendre. Mais à ceux qui ont le nez trop enfoui dans les tables de la Loi, nous leur répondons que nous sommes désolés, mais tous les arbres n’affichent pas des panneaux d’interdictions. Tant pis, nous commencerons notre ascension ici.
Nous fixons notre objectif en esprit. Nous sommes des roofs drinkers, chercheurs de sommets. Bien vite nous perdons de vue le Pain-de-Sucre que nous voulons atteindre.
Il nous faut découper notre ascension en stations ; souvent, elles-mêmes délimitées par la verve et la prise de la branche de l’arbre et par la présence millénaire de ces rochers épars.
« Que faites-vous là ? » demandons-nous à ces cailloux, ces blocs erratiques. Nul doute de la présence glaciaire.
Nous nous arrêtons pour respirer un peu d’air frais. Malgré les 15 degrés Celsius sous la barre de zéro, nous avons chaud. Nous transpirons. Aussi, le pin, le cèdre, le tilleul, le bouleau, l’érable, le chêne nous gardent chaudement en haleine.
Des traces montantes de chevreuils sur la neige… Nous les suivons, car nous savons que –mieux que nous– les animaux sentent les dénivellations et, par instinct de survie, refusent de courir le risque de tomber. Les animaux tapent la neige et tracent des parcours qui contournent les obstacles. Ils savent où poser le pied. Jamais ils ne marchent sur la pierre fatale –la pierre angulaire, glacée, qui les ferait culbuter dans le vide.
Nous nous agrippons aux branches des arbres.
Chaque fois que c’est le cas, je remercie l’arbre pour ce coup de main ! « Merci vielle branche ! » Nous évitons le bris. Nous ne mettons pas tout notre poids sur ces maigres branches. Nous les empoignons faiblement pour nous maintenir en équilibre.
N’étant ni chevreuils, ni lynx, ni renards, nous sommes obligés de redevenir quadrupèdes par endroit. Nous balayons les rochers pour vérifier ce qui se cache sous la neige. « Non Andrew ! Ce rocher n’est pas couvert de glace ! » S’il en avait été ainsi, il nous aurait fallu contourner l’obstacle.
À quatre pattes, couchés dans la neige, nous poursuivons notre ascension. Quand nous nous arrêtons pour respirer, nous nous tournons en direction de la vallée laurentienne. Nous contemplons la Montérégie.
Des oiseaux de proie tourbillonnent au-dessus de la montagne. Ne cherchent-ils pas le crâne fracassé des poètes débutants, avides de sommets, contre les rochers ?
Un coup de bassin et naît l’homme. Un bris de bassin et meurt l’homme.
Avec ou sans faucon pèlerin, nous gravissons et gravitons sur des montagnes protégées sans nous soucier de la doctrine de l’alpinisme. Nous avons toutefois une éthique fondamentale : rester à hauteur d’homme, c’est-à-dire respecter ses propres limites aussi bien dans sa personne que dans la nature environnante.
Nous cherchons aussi le deuxième souffle. Nous grimpons ces petites collines comme nous cherchons à boire l’impossible, l’infigurable, l’inquiétante sonorité du monde, le poème fondateur du magma musical du dehors…
Quel bonheur de grimper avec des musiciens qui peuvent chanter l’ascension ! Nous sommes tous plus ou moins alchimistes et nous construisons des paysages comme une mélodie, un pays, un passé et un avenir.
Nous lisons la partition du ciel. En sol majeur — le fleuve Saint-Laurent majestueux ; en mi mineur — la Richelieu ; En do — Rougemont ; En ré — la royale Montérégie ; en fa — le mont Saint-Bruno.
Sans fin la soif, sans fin la symphonie d’ascension. Approchant le sommet, nous remarquons que la neige change de texture. Exposée à de plus grands froids et à de grands vents, une croûte de neige a durci. Nous l’entendons croustiller. Ainsi, pour nous maintenir en équilibre, nous devons nous faire plus pesants. Moins d’arbres au sommet couvrent cette partie. Comme une tête calvitiée.
Au sommet : histoires de croix et abyme de grimpeurs
Au sommet, le froid. Le silence. Nous sommes à bout de souffle et estomaqués par l’insaisissable beauté montérégienne. Nous regardons poindre la vallée du Richelieu, l’ultime Laurentie, les montagnes brunes, la brunante à venir et le mont Saint-Bruno… Puis ce sont les éclosions bleues et blanches. Nous rendons hommage en quelque sorte à un drapeau fleurdelisé du firmament.
Quel éblouissement ! dit le frère Marie Victorin. Sous nos yeux, comme sur la page ouverte d’un gigantesque atlas, toute une vaste portion de la Laurentie ! […] De ce magnifique observatoire du Pain-de-Sucre, on ne se lasse pas de regarder la plaine, la plaine sans fin qui fuit en s’apetissant vers tous les coins de l’horizon. [vi]
À l’horizon, nous constatons qu’aucun immeuble ne surclasse le sommet naturel du mont Royal. Toute l’urbanité se fond dans la royale montagne. Effacer la ville avec de la roche métamorphique.
Un petit Cesna passe à ras de montagne. Par politesse nous le saluons et il nous rend la pareille en faisant quelques mouvements d’ailes.
Le souvenir de la glace.
Si d’autres cherchent dans les Églises ou les lieux de prière un moyen pour s’élever spirituellement, gravir des montagnes le dimanche après-midi est un acte poétique fort de sens. Nos ascensions dominicales nous amènent à une métaphysique montagnarde. Tenons nous cependant loin du dogme. Parlant de dogme, pourquoi n’y a-t-il plus de croix au sommet du mont Saint-Hilaire ? Le frère Marie Victorin nous apprend non seulement qu’à une certaine époque il y avait une croix sur le Pain-de-Sucre, mais il y avait aussi une chapelle où les visiteurs allaient se recueillir : À cette époque déjà lointaine, les fidèles, venus de tout le pays d’alentour, montaient ici en parcourant les stations du Chemin de la Croix disséminées le long du sentier de la montagne. Sur ce sommet, ils trouvaient une chapelle et une grande croix de cent pieds de hauteur. Le pèlerinage n’est plus ; la foudre a incendié la chapelle et abattu la croix, dont on peut voir quelques débris, plus menus d’année en année.[vii]
La croix n’est restée que cinq ans sur ce dôme de rochers métamorphiques, cet observatoire. Quelques photos et illustrations témoignent de cette volonté de crucifier le sommet montérégien de la colline.
Je me souviens également d’une autre croix que nous pouvions voir, lorsque j’étais plus jeune, chaque fois que nous passions sur la route qui borde le versant de la falaise Dieppe, « qui tire son nom du Foyer Dieppe, un centre de réhabilitation des épileptiques, créé en 1946 ; il devînt le Foyer Savoy en 1969 et fut démoli en 1991.[viii] » Mes parents m’avaient conté que cette croix commémorait la mort d’un enfant téméraire qui avait tenté de gravir le mont Saint-Hilaire par son versant le plus abrupt. L’enfant en était tombé. A-t-on trouvé sa dépouille ? Je l’ignore. Je sais cependant qu’on a planté une croix blanche en souvenir de cette ascension tragique.
Pendant plusieurs années, nous avons pu percevoir cette croix qui s’élève à environ 240 mètres au-dessus du Richelieu. À chaque fois que je la voyais, mes parents me dissuadaient de répéter l’exploit de cet enfant grimpeur. Curieux et fasciné par la montagne, je leur demandais qu’ils me racontent à nouveau l’histoire tragique, comme pour en connaître un détail supplémentaire qui m’aurait échappé : « que cherchait l’enfant ? Qu’est-ce qui l’avait poussé à monter ? »
Bien des années plus tard, dans le livre de Pierre Lambert, intitulé Le mont Saint-Hilaire, j’ai su quelques détails supplémentaires au sujet de cette histoire : Au pied de la falaise [de Dieppe], une croix blanche visible du boulevard Sir Wilfrid-Laurier rappelle la mort d’un jeune scout de dix ans, Jean-Paul Courville, décédé le 23 juin 1941 alors qu’il allait cueillir des fraises avec des amis. La croix fut érigée par des scouts en 1949 et remplacée par les pompiers de Mont-Saint-Hilaire vingt ans plus tard[ix].
Pour les enfants aventuriers, le mont Saint-Hilaire était à la fois menace et attraction. Malgré les histoires, les patrouilleurs nocturnes, les panneaux d’interdictions, l’UNESCO et bien d’autres arguments d’autorité, je dois avouer que j’ai souvent désobéi aux interdits des terriens : combien de fois ai-je grimpé des sommets, des arbres, des toits abandonnés et j’en passe. Tout cela par et pour la géopoétique.
Aujourd’hui, nous ne percevons plus la croix –sans doute disparue sous l’effet de la neige, du vent et autres facteurs. En plus des nombreuses chroniques littéraires, d'autres histoires insolites ornent toujours la montagne : la grotte des fées, le cheval blanc, le vieil Hermite, le volcan, le mystère du lac Hertel, les boussoles démagnétisées, les ovnis... Nous pouvons entre autres les lire dans le livre Contes et légendes du mont Saint-Hilaire, de Pierre Lambert[x].
La falaise de Dieppe
Le relief de la falaise de Dieppe est bien plus saisissant que la plupart de ces «montagnes» évoquées par les Campbell et il a contribué pour beaucoup à cette impression de montagne élevée attribuée au mont Saint-Hilaire. Avec ses 175 m de hauteur et ses pentes quasi verticales. Dans certains secteurs, le secteur exerce une forte attraction sur les grimpeurs et les alpinistes amateurs. La surface de la falaise de Dieppe est extrêmement variée, passant de minces fissures à de larges fractures. Les couloirs d’éboulis ne sont pas rares et la roche y est souvent très instable. Les avancées rocheuses se transforment carrément en surplombs impressionnants que seuls quelques alpinistes ont atteints malgré les interdictions. Ailleurs, ce sont des arêtes ou des éperons qu’on aperçoit sur les parois. Mais, de tous les reliefs de la falaise de Dieppe, ce sont peut-être ces surfaces lisses qu’on appelle des dalles qui attirent le plus l’attention. La plus grande de ces dalles, qu’on distingue facilement du sol, est la Dalle verte. C’est une surface lisse qui paraît verticale (en réalité, elle présente une inclinaison de 75 degrés) et qui est constituée d’une roche verdâtre, d’où son nom; elle a près de 30 m de hauteur. À sa droite, la Tour rouge est une section fissurée qui approche 60 m. La Dalle noire, complètement à la gauche de la falaise, est aussi très connue des alpinistes[xi]. […]
Attraction montagnarde comme un pôle magnétique :
Est-ce pour cela [poursuit Lambert] que des visiteurs ont choisi d’y terminer leurs jours ou simplement parce que la montagne ne cesse jamais d’attirer ? Si l’on oublie les grimpeurs qui ont parfois payé de leur vie des ascensions suicidaires sur la falaise de Dieppe, c’est un fait connu que l’on y a parfois retrouvé des hommes qui avaient délibérément choisi de mettre fin à leurs jours. Un individu avait trouvé un endroit tellement reculé pour se pendre que, lorsqu’on le trouva par hasard, ce n’était plus qu’un squelette vêtu de vêtements en lambeaux[xii].
Redescendre
Andrew, moi et tous nos amis grimpeurs doivent un jour ou l’autre redescendre avant la brunante, avant la tempête parfois. Nous descendons des nuées. Obéissants, nous suivons le sentier balisé « officiellement réservé aux raquetteurs », comme nous le fait sèchement remarquer le doyen du sommet. « Tu as raison Andrew, ce n’est pas aujourd’hui que nous –pauvres géopoéticiens–, nous ferons amis de la montagne. »
Nous redescendons comme un down. Nous suivons la piste C, puis la B. En quelques minutes, nous joignons le bas de la montagne que nous avons gravie en deux heures.
En bas, près du verger où nous avons stationné la voiture, nous regardons ce sommet avec la satisfaction masculine de l’avoir monté. Consommation de nature. Je reste cependant fasciné par ce versant abrupt et à-pic. J’ai encore de la difficulté à croire en notre ascension... Pourtant !
Quand un visiteur s’approche du mont Saint-Hilaire, surtout en arrivant par Belœil, le relief est si imposant qu’il ne faut pas s’étonner qu’on ait pensé jusqu’à la fin du xix siècle que c’était la plus haute montagne du Québec. Le relief «se dresse au-dessus de la plaine environnante», comme écrivent parfois les géographes. Cette impression de hauteur est accentuée par les parois rocheuses verticales qui font du mont Saint-Hilaire un massif saisissant qui frappe l’observateur. Ces parois et ces falaises lui donnent un aspect dramatique qu’on ne voit habituellement que dans des montagnes élevées.[xiii]
*
Le récit du géopoéticien n’est pas fictif, ni fabulation. Il est celui d’un voyageur qui n’a jamais fini de voyager, mais qui revient de temps à autres raconter ce qu’il a vu, ce qu’il a lu…
Ce voyageur avance à hauteur d’homme sur un paysage qu’il dessine et musarde, au rythme lyrique de ses pas. Son récit est vivant, lent comme la civilisation glaciaire. Son récit est vécu, in situ. Il est fait de ses entrailles, de ses propres limites et du monde environnant, cet autre monde.
À son récit, le géopoéticien y introduit le mot fin lorsque son cou se brise, lorsque la mort le disloque du langage.


[i] Une colline est un relief généralement modéré et relativement peu étendu qui s’élève au-dessus d’une plaine ou d’un plateau et se distingue dans le paysage. Les collines peuvent être isolées ou se regrouper en champs de collines. Contrairement aux pays anglo-saxons qui distinguent les collines (hills) des montagnes (mountains) en fonction de leur dénivelé (la limite est à 600 mètres environ), il n’existe pas en français de limite officielle. En particulier, de modestes collines (de 100 à 600 mètres), sont parfois qualifiées de « mont » ou « montagne » lorsque leur forme est abrupte ou lorsqu’elles constituent une barrière assez étendue à l’horizon. En français, cette dénomination « colline » est donc très subjective. En ligne ( colline ) Consulté le 13 janvier 2008.

[ii] La toponymie est issue d’une étude de Pierre Lambert dans son livre Le mont Saint-Hilaire, Québec, éditions du Septentrion, 2007, p.22-31.

[iii] En ligne. Collines montérégiennes Consulté le 13 janvier 2008.

[iv] Frère Marie Victorin, « La montagne de Belœil », in Croquis laurentiens, Montréal, Librairie des Frères des Écoles chrétiennes, 1946 (1920), p.45-46. Voir le lien suivant : Croquis laurentiens

[v] Pierre Lambert, op. cit., p.30.

[vi] Frère Marie Victorin, op.cit., p.48.

[vii] Ibid., p.52.

[viii] Pierre Lambert, op. cit., p.30.

[ix] Ibid., p.116.

[x] Pierre Lambert, Contes et légendes du mont Saint-Hilaire, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2007, 302 p. Voir aussi les liens suivants qui relatent d’autres histoires insolites au sujet d’objets volants non identifiés, notamment l’édition du 6 août 2005 de l’hebdomadaire L’œil régional : Mystère au-dessus du mont Saint-Hilaire ?, en ligne le 13 janvier 2008 ainsi que le site sur l’inexpliqué : Ovnis en ligne le 13 janvier 2008.

[xi] Pierre Lambert, op. cit., p.12-13.

[xii] Ibid., p.85.

[xiii] Ibid., p.11.

January 09

L'autobus de la Mort ou la redécouverte poétique du monde

La proximité de la mort accroît le désir de vivre, c’est bien connu.
Arto Paasilinna
«La prochaine fois, avait-elle dit, pouvez-vous aller vous suicider ailleurs que devant mon autobus !»
Elle, c'est la chauffeuse d'autobus. Lui, c'est un vieillard dépourvu qui vient de monter dans l'autobus. Il a une canne. Ses mains tremblotantes tiennent une poignée de pièces de monnaie. Ce vieillard vient de traverser à la hâte le boulevard Curé-Poirier, grillant un feu rouge pour ne pas manquer son bus qui s’apprêtait à partir. Il a manqué d’être heurté violemment par une voiture.
Non, ce vieillard n’était pas pressé du tout. Il avait même tout son temps : il est un heureux retraité. Il ne voulait tout simplement pas attendre 30 minutes le prochain bus.
Pourquoi risquer sa vie pour un simple autobus ? «Allez-vous suicider ailleurs, monsieur !», qu’elle lui dit fort irritée. La chauffeuse avait certainement raison sur le fond. Mais quelle insulte ! Elle était cinglante. Mais revenons sur le fond.
Autrement dit, la chauffeuse d’autobus demandait à l’homme de ne pas être tenue responsable des risques qu’occasionne un comportement aussi téméraire. Et quelques mois plus tôt, à la veille du temps des fêtes, une jeune fille de 17 ans s’était fait mortellement frapper par un bus du même réseau qu’elle essayait de rattraper.
Mourir pour un autobus, cela valait-il le coût d’un billet de passage ?
Ces suicidaires, abonnés des transports en commun, n’étaient pas les seuls à monter à bord d’un autobus de la mort.
Dans le roman mordant d’Arto Paasilinna, Petits suicides entre amis (trad. de Anne-Colin du Terrail), des Finlandais suicidaires se réunissent à la suite d’une annonce parue dans les journaux locaux afin d’échanger au sujet du suicide. Au terme de la rencontre, si personne n’est convaincu de la vie, alors le groupe pourra discuter de stratégies pour mettre collectivement fin à leur jour. En effet si l’acte de suicide, individuellement, est malheureux et désespérant, en groupe, il est plus rassurant et a un impact plus fort au sein de la société. Et pis, une mort collective peut maquiller une simple tragédie routière. Et c’est ainsi que le groupe de suicidaires finlandais résoudront leur problèmes avec la vie : en louant un autobus, ils pourront ainsi se précipiter dans une falaise. Banal accident de la route ! S’en suit un véritable périple dans toute la Finlande.
Si le groupe est bien résolu de se suicider, en revanche il ne s’entend pas sur deux éléments essentiels : où et quand se suicider. Pendant que défilent des paysages et des pays, l’autobus suicidaire goûte à un autre événement imprévu : le goût de la vie. Au fur et à mesure que le car avance, que de nouveaux paysages s’impriment dans le creux de la rétine des suicidaires, la mort s’estompe et l’envie de connaître la suite reprend.
Ce livre pointe le suicide finlandais du doigt. J’insiste sur le caractère ethnique.
Chaque suicidaire est présenté au lecteur comme un cas clinique de l’immobilisme. Ce qui frappe au travers de l’histoire individuelle de tous ces malheureux, c’est la désespérance événementielle : La conférencière expliqua que la cause fondamentale du suicide résidait dans la désespérance événementielle, autrement dit dans des situations où l’on ne voyait plus rien, dans la vie, à quoi l’on puisse prendre plaisir et qui puisse vous apporter des nouvelles expériences agréables, ou du moins supportables. (p.69)
Ces gens semblent aller nulle part, sinon droit vers la mort. Et c’est exactement ce qu’ils font dans le roman de Paasilinna en mettant la mort en route. Et dans ce fou mouvement, dans ce défilement de paysages, c’est plutôt la vie qu’il redécouvre à chaque borne franchie, de la Scandinavie jusqu’au Portugal. On passe de l’immobilisme existentiel au mobilisme que suppose la redécouverte du monde. J’entends ici la redécouverte poétique du monde.
Le mouvement paysager, un baume à l’âme ?
J’en viens donc à penser que la géopoétique, en tant que mouvement extérieur, in situ, en tant que (re)découverte des figures du dehors, est le contraire même du suicide, du repliement maximal sur soi.
La géopoétique fait ouvrir les yeux de l’être sur ce monde vivant et fournit un nouveau langage existentiel. Le paysage et l’être ne saurait se dissocier l’un de l’autre, sinon que dans l’oubli suicidaire, le déni de soi et de son univers.
La découverte poétique du monde est un autobus –une métaphore vivante– qui amène dans un pays diamétralement opposé au suicide.

Sur la côte aux Argoulets

Montréal sera-t-elle toujours ceinturée d’eau ?
Par temps de canicule, je voudrais bien être cette carpe qui, comme un saumon, tente de se frayer un chemin dans les effroyables et impétueuses rapides. C’est agréable cette douceur ! 31°C Un petit vent fluvial adoucit l’air étouffant de la ville asphaltée.
Sur l’île verdunoise, près de trente géopoéticiens de la Traversée se réunissent devant le parvis de l’église Notre-Dame des Sept Douleurs. Un amérindien ayant remarqué l’équipage paré au voyage, vient demander monnaie et subsistance. Et nous partons chercher la rive par la côte aux Argoulets : ce superbe sentier de pêcheurs. Par temps couvert et pluvieux, c’est l’endroit idéal pour rencontrer les «pêcheurs d’eau». Assis avec une canne à pêche imaginaire, ils se lancent en quête de ce fantasme échoué au fond des abymes; ce fantasme de créatures semi-marines qui baignent dans la mer de Champlain et qui sortent de l’eau, de temps à autre, pour se reposer sur l’une de ces îles que furent jadis les collines montérégiennes. Archipel mont-royalien : rêveries de promeneur solitaire.
L’haleine fétide du fleuve me poigne lors de canicule. Berges irrespirables de fin d’été. Je sais pourtant qu’une rumeur remue tout ce remugle. C’est encore espérer l’esprit vif des rapides. Un fleuve déploie alors ces ailes élégantes de Grand Héron.
—Là ! Tu as vu ce martin-pêcheur d’Amérique ? me demande Jean-François.
Et comment ! Mon appareil photo était presque prêt. Pas de chance.
Issu de la famille des alcédinidés –une seule espèce au Québec–, ce piscivore ailé n’aime pas la présence humaine et cherche plutôt les lieux paisibles, près d’une eau claire et peu profonde.
La côte aux Argoulets mène l’équipage vers les rapides de Lachine, paysage qui a gardé son visage naturel et sauvage, malgré le potentiel électrique de 1500 mégawatts que la Lachine Rapids Hydraulic & Land Company a su exploiter durant quelques années seulement au début du vingtième siècle.
Le parc des Rapides, aménagé sur les vestiges de la centrale électrique, réhabilite l’écosystème et invite les citoyens à renouer avec les rives tout en donnant à voir, vis-à-vis de l’île aux Hérons –propriété d’Hydro-Québec–, ce spectacle «effroyable» des «eaux impétueuses» qui terrifiaient Cartier et Champlain.
Toute cette inutile beauté aura-t-elle une fin ? Ces rapides deviendront-elles un désert aride et rocailleux ?
On a désigné la bourgade «Lachine» pour tourner en dérision les tentatives du Sieur de La Salle de trouver à l’Ouest un chemin pour se rendre en Chine. Or, lorsque le Sieur mit le pied au parc des Rapides, l’été dernier, il remarqua avec joie toutes ces familles de «Chinois» présentes au rendez-vous dominical, allongées dans l’herbe, pique-niquant oisivement. N’avait-il pas raison, en fin de compte, le Sieur ? N’avait-il pas trouver la Chine ? Il lui fallait une patience de 4 siècles !
June 14

La mer de Monreale

Il est des moments où les illusions naviguent à qui mieux mieux. Juste avant de frapper l’écueil, elles vous permettent de conquérir les paysages du baume.
*
Il est facile de s’enlacer à Montréal et de s’épuiser au point où l’on ne voit plus que le paysage morne et utilitaire de la ville qui s’essouffle alors. Mais il ne suffit de peu pour découvrir la magie des lieux, redécouvrir la ville comme si c’était la première fois qu’on y foulait son sol. Pour ce faire, il est une action très insolite –surprenante par sa simplicité– qui consiste à sortir dehors, marcher… Se mettre à la recherche des figures constitutives et fondatrices du dehors.
Marcher vers l’inutile beauté, par les chemins les plus inusités, redécouvrir ce que sont les Montréalais : des Insulaires vivant à quelques mètres des rives.  Pagayer ainsi vers les archipels intimes de la communauté que sont les ruelles charmantes et secrètes; ruelles de la mémoire. Redécouvrir les chemins de fer oubliés qui nous font dériver loin derrière nous, dans les terrains vagues d’époques révolues. Grimper la montagne Royale qui nous élève au-dessus de la mer de Champlain et apercevoir en rêve à l’horizon les îles que furent peut-être ces blocs erratiques montérégiens, cloque glaciaire. Faire émerger des rues de la métropole les eaux retirées de la mer de Champlain qui ont sans doute inspiré les bâtisseurs britanniques à procéder au desséchement du cours des nombreuses rivières non mercantiles de l’isle de Tiotiake. Sans oublier les 266 kilomètres de rives montréalaises qui font surgir un large et long fleuve qui n’a rien de tranquille. Puis rêver mieux devant le port et l’aéroport…
S’il existe un Spleen de Montréal, un étang glauque et stagnant, il ne suffit que d’un simple mouvement extérieur, un grand bol d’air frais, pour retrouver le second souffle de l’existence.
*
La mer de Montréal, par temps gris et brouillard, me berce d’illusions. Je ne vois plus la Rive-Sud. J’en perds de vues la baronnie de la Longueville, de Sainte-Catherine aussi. Le brouillard estompe la ligne et le point de fuite. Étourdi par deux heures de marche et par le tourbillon impétueux des rapides, j’ai l’impression de voir surgir devant moi une mer. Mais quelle est donc cette mer sans nom ?
* 
Il y a de cela des milliers d’années que j’habite la mer de Champlain, noyé au milieu de ces vastes prairies nourricières, sur ce plateau erratique où a poussé cet écoumène canadien. Le soleil a fait fondre sa calotte glaciaire et de nouveaux paysages laurentiens se sont dessinés.
J’ai rêvé de ces eaux retirées retrouvées.
J’ai rêvé d’un terrible choc des plaques tectoniques. Inonder la Laurentie. Je savais pourtant qu’il n’en était rien. On me l’avait dit, inculqué. Mais je n’arrivais tout simplement pas à m’y faire. Le fleuve de Montréal n’est pas une mer, me disaient mes professeurs à la petite école… Ni même une mer d’eau douce ? Cela m’était physiquement impossible à concevoir vis-à-vis de ce fleuve et lac qui avait avalé le petit Louis; baptême sacrificiel pour ce lac sans merci qui porte toujours le prénom du sacrifié.
Avec des yeux d’enfant, ce fleuve et lac immense avait tout d’une mer dégelée. Et ses eaux ne se jetaient-elle pas dans la mer ?  Les eaux de la mer de Champlain s’étaient retirées il y a 8 000 ans me disait mon professeur… J’avais 10 ans, peut-être bien 12 000 ans. Cela était pareil.
Jadis si je me souviens bien.
*
Par temps doux et dégagé, je vois ces montérégiennes que j’aime g